"Liberté d'importuner" : Catherine Deneuve, une voix à contre-courant vivement critiquée

Mis à jour le 11/01/2018 à 19H27, publié le 11/01/2018 à 16H49
Catherine Deneuve à Monaco (9 décembre 2017)

Catherine Deneuve à Monaco (9 décembre 2017)

© Valery Hache / AFP

Icône du cinéma français mondialement connue, Catherine Deneuve a reçu des volées de critiques après avoir plaidé pour la "liberté d'importuner" les femmes, dans une tribune signée par 100 femmes et publiée dans Le Monde, qui a fait le tour du monde. L'actrice n'a jamais hésité à aller à contre-courant, sans craindre de choquer.

Depuis deux jours, elle est la cible de vives attaques sur les réseaux sociaux, en France comme à l'étranger, pour avoir cosigné avec une centaine de personnalités une tribune dans Le Monde défendant une "liberté d'importuner" les femmes, "indispensable à la liberté sexuelle" et s'inquiétant d'un retour du "puritanisme" après l'affaire Weinstein.
 
"Un jour à peine après les Golden Globes où Hollywood a affiché son soutien au mouvement #MeToo, une actrice célèbre de l'autre côté de l'Atlantique signe une tribune pour dénoncer ce mouvement et son équivalent français, #balancetonporc", a écrit le New York Times.
 
L'actrice Asia Argento, une des premières à avoir dénoncé le producteur Harvey Weinstein, a été plus cinglante sur Twitter : "Catherine Deneuve et d'autres femmes françaises racontent au monde comment leur misogynie intériorisée les a lobotomisées au point de non-retour".

"Dommage", écrit Ségolène Royal

"Dommage que notre grande Catherine Deneuve se joigne à ce texte consternant", a déclaré sur Twitter Ségolène Royal. En 2007, l'actrice avait cosigné une pétition pour soutenir la candidate socialiste, cible d'attaques sexistes pendant la campagne présidentielle.

Dans Le Monde, toujours, l'historienne Michelle Perrot réagit ainsi à la tribune des 100 femmes : "Leur absence de solidarité et leur inconscience des violences subies me sidèrent."
 
Dans The Guardian, qui estime que l'actrice est "surtout connue pour avoir joué le rôle d'une prostituée dans 'Belle de jour' de Luis Buñuel, en 1967", l'écrivaine australienne Van Badham "explique" à "Catherine Deneuve pourquoi #MeToo n'a rien d'une chasse aux sorcières".
 
Dans un article parlant de la tribune des 100 femmes, le quotidien britannique cite un tweet de la dessinatrice du New York Times Colleen Doran, pour qui "Catherine Deneuve aurait peut-être une opinion différente sur le harcèlement si elle n'était pas une très belle femme blanche qui vit dans une bulle hautement privilégiée".
 
Sollicitée par l'AFP, Catherine Deneuve n'a pas souhaité s'exprimer.


"Elle dit ce qu'elle pense"

Avant cette tribune, elle s'était déjà attiré les foudres des féministes en soutenant le réalisateur Roman Polanski. Elle avait déclaré avoir toujours trouvé "excessif" le terme de "viol", à propos de l'inculpation en 1977 de celui avec qui elle tourna "Répulsion".
 
La victime présumée du réalisateur, Samantha Geimer, qui a depuis pardonné à son agresseur, a d'ailleurs soutenu l'actrice sur Twitter. "Je suis totalement d'accord avec Catherine Deneuve. Les femmes ont besoin d'égalité, de respect et de liberté sexuelle. Ce que nous obtenons par nous-mêmes (...). Pas en demandant à d'autres de nous protéger."
 
A l'image de ces sorties récentes, Catherine Deneuve est avant tout "une femme libre qui ne se laisse pas marcher sur les pieds", observe Eric Neuhoff, spécialiste du cinéma au Figaro.

L'actrice n'a jamais appartenu aux milieux féministes mais a soutenu une campagne contre les violences

"Le mot liberté lui colle à la peau. Elle a toujours été libre de ses choix de vie, de carrière et de ses combats, que ce soit en signant le manifeste des 343 (en faveur de l'avortement en 1971 en France) ou pour soutenir Polanski", renchérit le journaliste Alexandre Fache, auteur de "Catherine Deneuve: une biographie".
 
Pour autant, la star a récemment confié au magazine Technikart n'avoir jamais appartenu aux mouvements féministes.
 
Si ses récentes prises de position ont décontenancé l'opinion publique, elle s'est aussi engagée en 2001 pour l'abolition de la peine de mort aux Etats-Unis. En 2004, elle a présidé un gala d'Amnesty pour soutenir une campagne contre les violences faites aux femmes.

L'art du contrepied

Médiatiquement, Catherine Deneuve pratique aussi l'art du contrepied, capable d'apparaître en "cougar" aux côtés d'un jeune homme nu en Une d'un magazine gay, Têtu, ou de se prêter avec humour pour la télévision à la lecture de phrases désopilantes sur la mode, un monde qu'elle adore.
 
Ces dernières années, l'actrice de 74 ans a donné ainsi l'impression de casser son image de star distante voire de grande bourgeoise froide bâtie durant toute sa carrière.
 
Si Eric Neuhoff suggère que "l'âge, qui autorise tout, y est peut-être pour quelque chose", Alexandre Fache affirme au contraire qu'elle n'a jamais cessé d'avoir une parole libre. "Elle s'est toujours faite assez rare dans les médias, car elle n'aime pas se livrer. Mais quand elle le fait, c'est avec franchise."
 
"C'est un caractère entier, remarquablement organisé sous des apparences frivoles. Elle a des idées très avancées, je dirais même anarchistes dans tous les domaines, carrière, famille, amour...", disait d'elle son père Maurice Dorléac, dans des propos au magazine Cinémonde en 1964 rapportés par la revue Schnock.

Leïla Slimani : "C'est complètement inopportun"

La romancière franco-marocaine Leïla Slimani, grande défenseure de la cause féminine, a estimé jeudi "inopportune" la tribune du Monde. "Je trouve cela dommage. 'A côté de la plaque' est l'expression qui me vient. Je ne comprends pas ce qu'elles ont voulu dire. C'est complètement inopportun dans le moment actuel où, vraiment, on est en train de vivre quelque chose d'assez extraordinaire pour la défense des femmes, de leur dignité, de leur liberté sexuelle, de dire non, de dénoncer", a déclaré Leïla Slimani dans un entretien à l'AFP.

"Ce n'est pas pertinent. En plus, c'est approximatif en termes d'écriture. Ce n'est même pas à la hauteur des femmes qui l'écrivent", a-t-elle regretté. "Je trouve cela totalement inopportun, pour défendre quoi en plus : un risque de puritanisme. Je n'ai pas vu s'abattre sur la France le puritanisme. On continue à se draguer, à s'aimer, à jouer et sans problème", a asséné l'auteure de "Sexe et mensonges: la vie sexuelle au Maroc".

"En France, on est très fier de notre culture libertine mais, parfois, il faut tout le temps prouver qu'on n'est pas puritain, alors que le fait de dire non, ce n'est pas du puritanisme, c'est juste qu'il y a des choses qui ne sont plus acceptables. On veut rester dans un espace de gauloiserie fantasmée", a ajouté la récipiendaire du Prix Goncourt 2016.

"Il ne s'agit pas d'une guerre d'un genre contre l'autre. Je ne comprends pas. C'est peut-être une espèce de peur de voir le monde changer. Beaucoup de femmes ont intériorisé un certain nombre de normes du système patriarcal", souligne-t-elle.