Toile autodétruite de Banksy : Sotheby's ou le vendeur était-il dans le coup ?

Mis à jour le 24/10/2018 à 12H04, publié le 16/10/2018 à 10H46
Des employés de Sotheby's dévoilent "Girl with balloon" de Banksy partiellement autodétruite et rebaptisée "Love is in the bin", le 12 octobre 2018 à Londres.

Des employés de Sotheby's dévoilent "Girl with balloon" de Banksy partiellement autodétruite et rebaptisée "Love is in the bin", le 12 octobre 2018 à Londres.

L'affaire de l'auto-destruction partielle du tableau de Banksy "Girl with balloon" lors d'une vente aux enchères chez Sotheby's vendredi 5 octobre, continue de poser question. Au premier chef : les soupçons de complicité de Sotheby's. Alors que la maison d'enchères dément, Banksy a tenu à faire savoir lui aussi que Sotheby's n'était pas impliquée. Mais quid du vendeur ?

Banksy surpris que la toile ait réussi à passer les systèmes de sécurité

Mercredi 17 octobre, Banksy a posté un nouveau message sur Instagram, baptisé ironiquement "Shredding the girl and balloon - the director's cut", dans lequel il assure que contrairement aux rumeurs, la toile a bien été lacérée et que la maison d'enchères n'était pas impliquée.

Un porte-parole de Banksy avait déjà nié lundi toute collusion avec Sotheby's, rapporte le NME : "Je peux vous dire catégoriquement qu'il n'y a eu aucune collusion entre l'artiste et la maison d'enchères, sous aucune forme". 

"La toile avait 27 enchérisseurs ce soir-là", a-t-il précisé. "Or, une maison d'enchères réputée n'encouragerait jamais ses précieux clients à enchérir sur une chose dont elle saurait qu'elle va être détruite, leur crédibilité ne s'en remettrait jamais."

"Banksy a été aussi surpris que tout le monde que la toile ait réussi à passer les systèmes de sécurité", a-t-il encore souligné. 

L'épaisseur inhabituelle du cadre aurait dû alerter Sotheby's

C'est vrai qu'il appartient à une maison d'enchères d'inspecter les œuvres avant une vente pour des questions d'assurances et que les experts auraient dû au moins remarquer l'épaisseur inhabituelle du cadre et la fente nécessaire à cette mystification au bas du cadre.

Le fait que l'œuvre n'ait été que partiellement lacérée, qu'elle se retrouve dans un état tout à fait reconnaissable et donc revendable, et qu'elle ait probablement gagné 50% de sa valeur, renforce d'autant les soupçons.

La toile en partie broyée était exposée mi-octobre

Une semaine après que "Girl with balloon" soit passée en partie dans le broyeur et réduite pour moitié à l'état de lamelles, juste après avoir été adjugée pour 1,185 million d'euros, la toile était exposée au public ce week-end (13-14 octobre 2018) dans les locaux de Sotheby's à Londres.

La queue était longue sur le trottoir de Regent Street pour voir l'oeuvre rebaptisée par son auteur "Love is in the Bin" (L'amour est dans la poubelle). Et selon le Guardian, certains visiteurs pensaient que Sotheby's ne pouvait être que complice. 

"Girl with balloon" de Banksy rebaptisée "Love is in the bin" chez Sotheby's.

"Girl with balloon" de Banksy rebaptisée "Love is in the bin" chez Sotheby's.

© Ana Cross/REX/Shutterstock

Il avait été demandé expressément à Sotheby's ne pas ôter le cadre 

Pourtant Sotheby's dément depuis le début. "Nous n'avions aucune connaissance préalable de cet évènement et n'étions en aucune façon impliqués", a fait savoir un porte-parole. 

Selon le Guardian, un autre porte-parole de Sotheby's a précisé : "Lorsque nous avons demandé au studio de l'artiste d'ôter l'œuvre de son cadre lors du processus de catalogage, il nous a été demandé expressément de ne pas le faire. Il nous a été dit que le cadre, qui était collé, faisait partie intégrante de l'œuvre; le briser endommagerait le travail et impacterait sa valeur."

Se pose alors une autre question. Celle du déclenchement du dispositif. Banksy a expliqué dans sa fameuse vidéo postée sur Instagram après ce coup médiatique, qu'il avait inséré ce broyeur secrètement dans le cadre de la toile "il y a quelques années", "au cas où elle serait mise aux enchères." On pense généralement qu'un complice présent chez Sotheby's le soir des enchères a sans doute actionné la "mise à feu" via une télécommande. Mais depuis combien de temps ce dispositif était-il prêt à fonctionner ? 

Et si le vendeur était complice ?

On sait que la toile avait été acquise par le vendeur en 2006 "directement auprès de l'artiste". Peut-être même s'agissait-il d'un cadeau de Banksy. Or, si le mécanisme était installé depuis 2006, comment a-t-il pu être télécommandé le jour de la vente ? Les piles ne pouvaient encore fonctionner douze ans après.

Ce qui nous mène à une nouvelle hypothèse : Sotheby's n'était peut-être pas dans le coup mais le vendeur était forcément complice. Et s'il s'agissait d'un proche de Banksy, le mystère serait presque élucidé. De fait, on ne sait rien du vendeur, dont le nom reste aussi anonyme que celui de l'acheteur (en l'occurrence une acheteuse, collectionneuse européenne, qui a finalement validé la transaction, ravie d'avoir mis la main sur "son bout d'histoire de l'art").

Mais le New Yorker a sa petite idée : selon la journaliste spécialiste du monde de l'art Andrea K. Scott, le mystérieux vendeur pourrait bien être l'agitateur de l'art contemporain Damien Hirst, originaire de Bristol, comme Banksy, dont il est proche. Les deux artistes auraient-ils fomenté leur coup à deux ? Si tel était le cas, l'ont-ils fait comme deux galopins ravis de jouer un bon tour aux spéculateurs (ils auraient alors raté leur coup puisque la toile a encore gagné en valeur)? Ou bien comme deux businessmen avisés passés maîtres dans l'art de manipuler le marché? Une seule chose est sûre : le mystère Banksy, le street artist anonyme le plus célèbre au monde, s'épaissit de jour en jour.