Rencontre avec la street artiste Achbé, poète éphémère du bitume

Par @Nijikid
Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 02/02/2018 à 17H41, publié le 02/02/2018 à 14H41
Claudie, alias la street artiste Achbé, "craieant" un de ses messages sur un trottoir de Montmartre en janvier 2018.

Claudie, alias la street artiste Achbé, "craieant" un de ses messages sur un trottoir de Montmartre en janvier 2018.

© Laure Narlian / Culturebox

Vous avez peut-être déjà croisé ses formules spirituelles via les réseaux sociaux. Notamment son coup d'éclat féministe lors de la mort de Simone Veil. Sincère et engagée, amoureuse de son quartier parisien du 18e, Claudie Baudry alias Achbé trace ses cris du coeur à la craie sur les trottoirs. Elle expose actuellement les photos des neuf premiers mois de son travail. Nous l'avons rencontrée.

Tout est parti d'une impulsion, d'une simple étincelle

"Ça a commencé il y a neuf mois", se souvient Claudie Baudry, alias Achbé. Devant chez elle, dans cette rue en pente lovée sous le Sacré-Cœur, elle fume sa clope un matin, observant les touristes essoufflés grimpant la Butte Montmartre. Sur une impulsion, elle emprunte un reste de craie à ses enfants et écrit en gros sur le trottoir, d'une belle écriture cursive de premier de la classe, "Ça monte, hein !".

Aussitôt, "les voisins se marrent, parce qu'on se connaît tous dans ma rue" et les encouragements pleuvent. "Alors le lendemain j'ai écrit au même endroit : Ce n'est pas une rue, c'est une famille". Puis elle a posté la photo sur les réseaux sociaux. Nouveaux encouragements, cette fois du cercle d'amis. Elle constate à ce moment-là que ses petits messages provoquent aussi quelque chose chez les passants anonymes, du rire à l'interrogation. Elle réalise surtout qu'elle a très envie de continuer. "En fait, j'avais accumulé 50 ans de trucs à dire".
Simone Veil, Johnny et Jean d'Ormesson hommages de Ma Rue par Achbé

© Ma Rue Par Achbé

Son premier coup d'éclat est un hommage à Simone Veil

Depuis, on ne l'arrête plus : elle écrit presque chaque jour sur ce petit bout de trottoir. Elle "craie" ses pensées, à mi-chemin entre poésie et slogan. Parfois tendres, parfois cinglantes, souvent engagées et régulièrement en résonnance avec l'actualité, ses petites phrases jouent beaucoup avec les mots, l'allitération et l'homonymie pour se faire entendre. Elles font mouche la plupart du temps. "A chaque fois que je passe, ça me concerne", l'a ainsi félicitée un habitant du quartier.

Son plus grand coup d'éclat à ce jour reste son hommage à Simone Veil après sa mort, le 30 juin 2017. "Simone s'éteint, les femmes restent en Veil". Avec 110.000 partages, sa photo fait un carton sur les réseaux sociaux, où sa notoriété décolle.

Des pépites, on peut en ramasser à la pelle sur son compte Facebook. "Aujourd'hui, France rejoint l'étoile du Berger" (7 janvier, après la mort de France Gall). "L'optimisme est un ouais of life !" (en guise de vœux le 1er janvier). "Quand tu ne crois en rien, tu perds Noël" (15 décembre devant une boutique de jouets du 18e). "A midi, l'idole déjeune avec Jean" (8 décembre après la mort de Jean d'Ormesson et de Johnny Hallyday). 

Reproduire ces formules ici ne leur rend pas forcément justice. Il faut les voir, écrites à la craie, avec la perspective de cette rue en pente. C'est là qu'elles prennent toute leur dimension, toute leur force. "C'est un ensemble, mon travail. C'est la craie (des craies géantes pour les stades qu'elle achète par lots), l'écriture cursive de l'enfance, le tableau noir."
Claudie alias Achbé dans sa rue montmartroise, fin janvier 2018.

Claudie alias Achbé dans sa rue montmartroise, fin janvier 2018.

© Laure Narlian / Culturebox

Sens de la formule et résilience

Comment lui viennent ces slogans ? Cette gymnastique de l'esprit, Claudie Baudry la pratique depuis longtemps. De son métier d'abord, puisqu'elle est conceptrice rédactrice dans la com' avec "25 ans de travail de la formule au compteur".

Mais elle poursuit surtout avec ce projet le dialogue intellectuel fécond sur l'actualité qu'elle a longtemps entretenu quotidiennement avec son compagnon dessinateur de presse. Achbé, se sont ses initiales à lui. HB est mort il y a 18 mois, foudroyé par une crise cardiaque sur ce même trottoir où elle pousse aujourd'hui ses cris à la craie. Comme un acte de résilience, ces messages, visibles depuis le ciel, lui sont aussi destinés. 

Reflet de cette femme espiègle et rebelle qui ne mâche pas ses mots, les punchlines d'Achbé, que ne renieraient pas rappeurs et slammeurs, sont travaillées par les thèmes sociaux, la question des migrants, le féminisme et l'écologie. Quand quelque chose la touche ou la révolte, Claudie se dit "comment puis-je formuler ce que je ressens en faisant réfléchir ? Comment extraire la substantifique moelle du sujet et la résumer en minimalisme verbal ? Comment faire passer une idée, si possible avec humour ou un choc ?"

Par exemple lorsqu'un homme est acquitté du viol d'une fillette de 11 ans au motif que "le rapport sexuel ne s'était pas produit sous la contrainte" et donc avec son consentement, Achbé demande : "Quand il acquitte un violeur, est-ce que le con s'entend ?". Brillant.
Grec et Baiseness, deux slogans de Ma Rue Par Achbé © Ma Rue Par Achbé

L'électron libre du street art

Dans le street-art, Achbé est un électron libre. Elle en est une des trop rares femmes. Et à rebours des clichés, elle a commencé sur le tard, à la cinquantaine. Elle pratique en outre l'art le plus éphémère qui soit : la craie tient tout au plus une journée, et, en cas d'averse, quelques minutes seulement. Pour autant, elle tient fort à ses traits d'esprit, tracés lentement et à genoux. "Ces phrases sortent de mes tripes. Si on les reprend, je veux qu'on me cite. C'est comme si on me volait mon bébé. Je ne vais pas lancer l'alerte enlèvement mais c'est du respect et ça s'appelle les droits d'auteur."  

Afin de les pérenniser, elle les photographie. Dans son quartier chéri du 18e arrondissement. Mais aussi au fil de ses vagabondages, en Bourgogne, en Normandie, à Barcelone ou à Londres. Jusqu'au 23 février, elle expose 35 tirages de ses messages chez le prestigieux laboratoire photo Central Dupon. Il n'y a là rien à vendre et tout à montrer.

"Mon objectif avec cette expo c'est d'aller à la rencontre des gens qui me voient "craier" dans la rue ou qui me connaissent via les réseaux sociaux. L'idée est aussi de montrer une vue d'ensemble de ce qui s'est passé en neuf mois". Et pourquoi pas, d'emmener cette exposition autour du monde. Claudie croit au pouvoir des mots, de l'amour et de l'humour. Un pouvoir universel. "Si je peux créer un sourire avec une phrase, j'estime que j'ai gagné la partie". 
"Un migrant n'est pas un déchet" et "Pas sage obligé" par Achbé © Ma Rue Par Achbé

Ma Rue Par Achbé, exposition jusqu'au 23 février chez Central Dupon 74 rue Joseph de Maistre 75018 (attention, fermé le week-end)
Achbé accueille le public les vendredis 2 février et 9 février de 14h à 18h et le vendredi 16 février de 14h à 16h 
Le compte Instagram de Achbé

Le compte Facebook de Achbé