Vietnam : dans les couloirs de la mort, de l'art pour tuer le temps

Par @Culturebox
Publié le 29/05/2018 à 20H41
Figurines réalisées par le détenu Nguyen Van Chuong (photo prise le 24 avril 2018 à Hanoi)

Figurines réalisées par le détenu Nguyen Van Chuong (photo prise le 24 avril 2018 à Hanoi)

© Nhac Nguyen / AFP

Au Vietnam, dans les cellules d'isolement destinées aux condamnés à mort, les prisonniers enchaînés ont trouvé une échappatoire à l'angoisse : la fabrication de figurines qui leur permet d'envoyer, par des moyens détournés, des signes de vie à leurs proches.

Pourtant, les loisirs tels que les arts plastiques ne sont pas au programme dans les couloirs de la mort vietnamiens, contrairement aux prisons classiques où la fabrication d'objets artisanaux est courante. Dans ce pays du sud-est asiatique, les conditions de vie des condamnés à mort sont très dures : les détenus jugés dangereux ne sont détachés de leurs chaînes qu'un quart d'heure par jour pour faire leur toilette.

Malgré tout, certains d'entre eux ont réussi à fabriquer en secret des petits animaux, des rennes, des poissons, des roses, des cœurs à partir de sacs en plastique mis au rebut par d'autres détenus.

"Chaque fois que nous recevons les cadeaux de mon fils, j'ai l'impression qu'il est là avec moi, comme s'il était rentré chez lui", confie à l'AFP Nguyen Truong Chinh, le père de l'un d'eux. Son fils de 35 ans, Chuong, condamné pour le meurtre d'un policier, fait partie des centaines de condamnés patientant dans le couloir de la mort au Vietnam, d'après des chiffres du ministère de la Sécurité publique, publiés l'an passé.

429 exécutions au Vietnam entre les étés 2013 et 2016

Le Vietnam a exécuté 429 personnes entre août 2013 et juillet 2016, soit une moyenne de 147 par an, ce qui le place parmi les pays les plus actifs du monde en la matière, derrière la Chine et l'Iran pour cette période, selon un rapport d'Amnesty international.

Chinh retient ses larmes avec peine : les figures en plastique, c'est fini. Comme d'autres proches de condamnés qui les recevaient par le biais d'ex-détenus de droit commun employés dans le couloir de la mort, il ne reçoit désormais plus ces signaux de créativité. Et comme les autres familles, il n'ose pas demander d'explication à son fils, lors de leurs parloirs mensuels de 30 minutes, étroitement surveillés.
Nguyen Truong Chinh, père d'un détenu, présente les figurines réalisées par son fils, le 24 avril à Hai Duong

Nguyen Truong Chinh, père d'un détenu, présente les figurines réalisées par son fils, le 24 avril à Hai Duong

© Nhac Nguyen / AFP
"Fabriquer ces figurines ne fait de mal à personne, pourquoi ne permettent-ils pas à mon fils de le faire ?", se lamente une mère, Nguyen Thi Loan, dont le fils Ho Duy Hai a été condamné pour meurtre en 2008. Cela fait des années qu'elle n'en a pas reçu. Aujourd'hui, elle ne supporte plus de regarder celles qu'elle a collectionnées. "J'avais l'habitude de les accrocher dans le buffet mais je pleurais à chaque fois que je les voyais, donc ma fille les a rangées", raconte Loan, en larmes, à l'AFP.

Certaines pièces ont été exposées en toute discrétion

En février, certaines des premières pièces de son fils ont été exposées, en toute discrétion, l'espace d'un soir, par l'artiste d'opposition Thinh Nguyen, dans son atelier, avec les créations de Chuong et de l'artiste Le Van Manh, condamné à mort lui aussi. "Ces animaux sont les voix des prisonniers du couloir de la mort", explique l'artiste Thinh Nguyen, qui aimerait donner plus de visibilité publique à ces œuvres.

"Quand je vois les animaux, je sais d'une manière ou d'une autre que mon fils est assez stable pour créer ces choses, qu'il est mentalement fort", explique Chinh, le père de Chuong. Il a vendu sa maison et ses terres agricoles pour payer les frais de son combat judiciaire, entamé il y a dix ans pour faire libérer son fils. Au moment des faits, celui-ci était loin de la scène du crime qui lui est reproché, assure-t-il.

"La torture dans les centres de police et de détention est commune au Vietnam"

Chinh accuse aussi les autorités du régime communiste de tortures sur son fils : il a été pendu la tête en bas, battu, électrocuté, torturé avec des aiguilles jusqu'à ce qu'il avoue sous la contrainte, explique-t-il. "La torture dans les postes de police et autres lieux de détention est commune au Vietnam", confirme Andrea Giorgetta, responsable Asie de la Fédération internationale des droits de l'Homme (Fidh).

Le gouvernement vietnamien, interrogé par l'AFP, a démenti les accusations de recours à la torture, y voyant de la "désinformation".

Depuis des années, les ONG comme Amnesty International demandent au Vietnam d'abolir la peine de mort et dénoncent les conditions de détention dans le couloir de la mort, sans "accès aux loisirs, à l'éducation ou au sport", dénonce Ming Yu Hah, d'Amnesty en Asie-Pacifique.