Ron Amir, un photographe dans le désert avec les migrants, au Musée d'art moderne de la Ville de Paris

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Journaliste, responsable de la rubrique Arts de Culturebox

Mis à jour le 03/12/2018 à 12H39, publié le 20/09/2018 à 17H20
Le photographe Ron Amir, et Ron Amir :"Abdelrazik's Bench (le banc d'Abdelrazik", 2014

Le photographe Ron Amir, et Ron Amir :"Abdelrazik's Bench (le banc d'Abdelrazik", 2014

© Ron Amir

Le photographe israélien Ron Amir s'intéresse aux groupes en marge. Pour sa première exposition monographique en France, le Musée d'art moderne de la Ville de Paris présente son travail sur des réfugiés africains détenus dans un centre d'un genre particulier, au milieu du désert, où ils ont tenté de se recréer un univers à eux avec les moyens du bord (exposition prolongée jusqu'au 6 janvier 2019).

Un arbre perdu au milieu d'une étendue désertique : entre ses branches sont rangées des couvertures et des nattes soigneusement roulées. A son pied, tout autour du tronc, une guirlande constituée de bouteilles en plastique décore le sol. C'est "L'arbre de Bisharah et Anwar", des réfugiés du centre de détention d'Holot, à la frontière entre Israël et l'Egypte.
 
Ouvert en décembre 2013 (il a fermé en mars 2018), Holot est un centre d'un type particulier : dans la journée, les migrants qui y sont détenus sont libres de leurs mouvements. Enfin théoriquement, car perdus au milieu du désert, loin de tout et n'ayant pas le droit de travailler, ils ne peuvent pas faire grand-chose. Alors ils se sont constitué autour du centre des espaces de vie et de convivialité. Essentiellement érythréens et soudanais, ces clandestins vivaient parfois depuis des années en Israël, travaillant et menant une vie (presque) normale avant d'aboutir à Holot.
Ron Amir, "Bisharah and Anwar's Tree (L'arbre de Bisharah et Anwar"), 2015

Ron Amir, "Bisharah and Anwar's Tree (L'arbre de Bisharah et Anwar"), 2015

© Ron Amir

Nous faire sortir de notre routine

"Dès son ouverture, je me suis senti dérangé par l'existence de ce centre d'un genre étrange au milieu du désert. En même temps, ça m'intéressait de voir comment les gens réagissaient à leur situation", explique Ron Amir. Il aimerait nous faire sortir un instant de notre routine et attirer notre attention sur cette réalité, dit-il.
 
Le photographe travaille toujours en étroite collaboration avec les gens qu'il photographie, menant selon ses termes "des projets à long terme avec des communautés marginalisées en Israël en observant comment elles réagissent au système économique, politique et social".
 
A Holot, il a pris un parti original : même si, pendant trois ans, il a passé beaucoup de temps avec eux, il ne photographie plus les gens mais seulement les lieux de vie qu'ils se sont recréés. Il les photographie déserts dans la belle et douce lumière du petit matin, avant que leurs "habitants" arrivent.
Ron Amir, "Stall (closed)" (Stand (fermé)), 2014

Ron Amir, "Stall (closed)" (Stand (fermé)), 2014

© Ron Amir

De beaux paysages qui cachent une "affreuse réalité"

Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris expose trente tirages couleur grand format et six vidéos, à la frontière entre documentaire et photographie artistique. "On pourrait penser qu'il s'agit de merveilleux paysages mais ce n'est pas le cas. Ces œuvres témoignent d'une affreuse réalité", souligne Noam Gal, responsable de la photographie au Musée d'Israël à Jérusalem, qui a accueilli l'exposition l'an dernier.
 
Deux mystérieux trous dans le sable, étayés avec des planches de bois, c'est un lieu de stockage. "Chez Muawyiah", à l'ombre d'un arbuste, un enrouleur de cable sert de table, une cruche est suspendue à une branche et une couverture est, là aussi, rangée en hauteur.
 
Un "Stand (fermé)", installé contre un maigre buisson, est soigneusement, élégamment presque, drapé de tapis. Et c'est une des caractéristiques de ces lieux de vie improvisés dans le désert, le soin avec lequel ils sont installés malgré la pauvreté des matériaux utilisés, essentiellement des objets récupérés : planches, boites de conserve, toiles, tuyaux…
 
Le haut "Lit d'Aboud" a été confectionné avec des branches irrégulières, un matelas de brindilles. Au-dessus, un tissu accroché dans un arbre fait de l'ombre et à ses pieds une table a été bricolée sur un cageot tandis qu'une grosse boîte en fer sert de tabouret.
Ron Amir, "Mosque (mosquée", 2016

Ron Amir, "Mosque (mosquée", 2016

© Ron Amir

Notre histoire à tous

Etonnamment, tous ces lieux déserts au petit matin sont extrêmement vivants : Ron Amir a su saisir la vie qui se dégage de ces "traces".
 
"Je pense que cette exposition parvient à faire comprendre à chacun qu'il ne s'agit pas de leur histoire mais de notre histoire à tous, dans nos différences. Nous vivons dans un monde où les gens se déplacent d'un endroit à l'autre, parfois par choix, souvent parce qu'ils n'ont pas le choix", souligne Ido Bruno, le directeur du Musée d'Israël à Jérusalem.
 
Ido Bruno, qui vient du milieu du design, nous fait aussi remarquer comment les migrants du centre d'Holot dessinent leur environnement, avec deux tuyaux pour constituer une charpente, quelques pierres pour délimiter une mosquée avec son mihrab (niche qui indique la direction de la Mecque) tracé au sol.
 
"Parfois ils créent leur environnement, parfois ils le marquent simplement sur le sol ou dans l'espace. Ils affirment ainsi leur position d'être humain en tant que designer. Selon moi, tout le monde est un designer et nous utilisons le design pour créer de belles choses, des choses utiles, mais aussi pour avoir le contrôle de notre vie, pour faire de l'ordre dans des situations totalement chaotiques. Ces gens sont déplacés d'un endroit à l'autre, bombardés par la bureaucratie, et ils utilisent le design pour se faire un petit coin agréable."
Ron Amir, "Ibrahim Tuayisha's Gym (La salle de sport d'Ibrahim Tuayisha), 2015

Ron Amir, "Ibrahim Tuayisha's Gym (La salle de sport d'Ibrahim Tuayisha), 2015

© Ron Amir

Tuer le temps

Il n'y a pas grand-chose à faire dans le désert alors ils ont imaginé une "salle de sport", se sont fabriqué des haltères avec deux boites de lait Nido attachées à une tige. Il y une cuisine, un coin repas, un café…
 
Le temps est long à Holot et le rapport au temps est très présent dans le travail de Ron Amir. Un aspect que souligne Noam Gal : "Il faut de la patience pour appréhender l'art de Ron Amir. Il y a plein de détails, plein d'histoires dans ses photographies." D'ailleurs, il prend ses photos à la chambre, les temps de pose eux-mêmes sont longs.
 
"Ses vidéos sont longues et sont faites pour les gens patients. Il s'y passe des choses très importantes. Et la chose la plus importante, si on y fait attention, c'est qu'il ne s'y passe rien. Elles nous racontent quelque chose de très intéressant sur le temps qui passe quand vous êtes complètement limité dans vos mouvements et qu'il vous faut seulement tuer le temps."
 
S'il n'y a pas de personnes sur ses photos, elles sont bien présentes dans les vidéos, en plan fixe. Pendant 27 minutes, on voit "Mollo et Efrem" discuter, assis sur une butte de sable. Plus loin, "Idris", assis sur une pierre dans une douce lumière, seul au milieu de l'immensité, écoute de la musique, tapant le rythme de ses pieds. Cette vidéo est plus brève que la précédente, une petite minute mais, diffusée en boucle, elle a quelque chose d'hypnotique. 
Ron Amir, "Ephrem and Molo", vidéo

Ron Amir, "Ephrem and Molo", vidéo

© Ron Amir

Migrants en Israël : une politique erratique

Le centre de détention d'Holot a fermé en mars 2018. 13.000 migrants et demandeurs d'asile y ont séjourné en cinq ans.
 
Le ministère de l'Intérieur israélien estime que 42.000 migrants africains, essentiellement soudanais et érythréens, vivent en Israël. Ils sont arrivés pour la plupart après 2007 en passant par la frontière égyptienne, pour fuir la dictature ou la guerre dans leur pays. Leur flux s'est quasiment arrêté après la construction par Israël d'une clôture de barbelés à lames de rasoir le long de cette frontière du Sinaï.
 
Ils se sont installés pour beaucoup dans les quartiers pauvres du sud de Tel-Aviv où ils rencontrent l'hostilité des habitants.
 
Ils ont été ballottés ces derniers mois au gré d'annonces contradictoires du gouvernement de Benjamin Netanyahou.
 
Un plan qui devait entrer en application le 1er avril leur intimait de rentrer dans leur pays ou de partir pour un pays africain "sûr", sous peine d'être emprisonnés. Israël imaginait de les envoyer au Rwanda, qui a refusé.
 
Devant les protestations du Haut commissariat aux réfugiés de l'Onu (HCR), de rescapés de la Shoah et d'autres secteurs de la société civile israélienne, le gouvernement a fait volte-face début avril : il a annoncé un accord avec l'Onu pour installer environ la moitié des migrants dans des pays occidentaux. Mais les pays cités, comme l'Allemagne, ont affirmé ne pas être au courant. Les autres migrants devaient être régularisés temporairement.
 
Nouveau tollé, cette fois de la droite de la coalition au pouvoir : Benjamin Netanyahou a annulé ce nouveau plan.
Ron Amir, "Dont'move (ne bougez pas)", vidéo

Ron Amir, "Dont'move (ne bougez pas)", vidéo

© Ron Amir