Les musiciens de Robert Doisneau à la Philharmonie

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Journaliste, responsable de la rubrique Arts de Culturebox

Mis à jour le 27/12/2018 à 23H30, publié le 27/12/2018 à 17H28
A gauche, Robert Doisneau à Montrouge - A droite, Renaud par Doisneau, Paris, 1988

A gauche, Robert Doisneau à Montrouge - A droite, Renaud par Doisneau, Paris, 1988

© A gauche © Despatin & Gobeli / Opale / Leemage / AFP - A droite © Robert Doisneau / Gamma Rapho

Doisneau, photographe de la banlieue et du Paris populaire, était aussi un photographe de musiciens. Amateur de musique, il a immortalisé avec tendresse l'accordéoniste Pierrette d'Orient, les chanteurs de la rive gauche comme les compositeurs d'avant-garde et les Rita Mitsouko. Un aspect méconnu de son œuvre à découvrir au musée de la Musique, à la Philharmonie de Paris (jusqu'au 28 avril 2019)

C'est Clémentine Deroudille, la commissaire de l'exposition et aussi petite-fille de Robert Doisneau (1912-1994), qui a trouvé dans les archives de son grand-père ces photographies de musiciens. Le travail du photographe est immense, 450.000 clichés, il photographiait tout le temps, et cet aspect de son œuvre a été une surprise pour Clémentine Deroudille.
 
"J'ai découvert ce patrimoine exceptionnel, ces photos qui n'étaient jamais sorties sur la chanson, le jazz. Je connaissais l'amitié qu'il avait avec Renaud, avec Catherine Ringer et les Rita Mitsouko, le bonheur qu'il a eu de rencontrer les Nonnes Troppo et les Négresses Verts, mais je ne connaissais pas cette période des années 1950 et des années 1960-1970", raconte-t-elle.
 
"On vous emmène en balade avec mon grand-père", sourit-elle : elle a choisi de nous montrer 200 photographies, pour près de 80% des œuvres inédites ou presque inédites, précise Marie-Pauline Martin, la directrice du musée de la Musique, qui accueille l'exposition.
Robert Doisneau, "La Toupie", 14 juillet 1959

Robert Doisneau, "La Toupie", 14 juillet 1959

© Robert Doisneau - Gamma Rapho

Après la guerre, la musique est dans la rue

Au cours de ses pérégrinations urbaines, Doisneau suit d'abord les musiciens des rues, dès la fin des années 1940. Les fanfares sont partout après la guerre, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques), il y a la fanfare d'Epernon (Eure-et-Loir) le 14 juillet 1947. "Le clairon du dimanche" souffle dans son instrument sous un arbre au printemps, dans son jardin d'Antony (Hauts-de-Seine).
 
Plus généralement, Doisneau nous montre bien comment la musique est partout, à cette époque d'effervescence où on a envie de faire la fête. Dans les années 1950, on joue et on danse avec frénésie devant le "Kentucky Club", un café du Quartier latin transformé en club de jazz. Un violoniste est au côté d'un Père Noël au pied d'une cité de brique. Les accordéonistes jouent dans la rue ou dans les cafés. On vend les textes des chansons pour que les passants se joignent en chœur aux chanteurs de rue.
Robert Doisneau, Juliette Gréco, Saint-Germain-des-Prés, 1947

Robert Doisneau, Juliette Gréco, Saint-Germain-des-Prés, 1947

© Atelier Robert Doisneau

Saint-Germain-des-Prés

En 1953 Doisneau a suivi la fascinante Pierrette d'Orient, qui traîne son accordéon, l'air triste, avec la chanteuse Madame Lulu. Pierrette "aussi y allait de sa chanson, toujours la même, une complainte traînante, 'Tu ne peux pas t'figurer comme je t'aime'. Complètement détachée, un rien méprisante. Un aimant qui fonctionnait si bien que nous les avons suivies des jours et des jours, des Halles à l'îlot Chalon, du canal Saint-Martin à la porte de la Villette", racontait Robert Giraud, qui accompagnait le photographe dans sa virée. On peut voir la planche contact de son reportage et on aimerait, nous aussi, entendre jouer l'accordéoniste.
 
Dans les années 1950, Doisneau a photographié les futures stars de la chanson française. Juliette Gréco à 21 ans à Saint-Germain-des-Prés avec ses longs cheveux et son chien, prise au ras du trottoir. Mouloudji et les Frères Jacques dans un nuage de fumée à la Rose rouge, un cabaret du 5e arrondissement. Brassens assis sur les marches du métro, Trénet, les yeux écarquillés sur la scène de Bobino, Jean-Roger Caussimon Au Lapin agile, à Montmartre.
Robert Doisneau, "L'archet" (Maurice Baquet), 1958

Robert Doisneau, "L'archet" (Maurice Baquet), 1958

© Atelier Robert Doisneau

Maurice Baquet, "professeur de bonheur"

Doisneau traîne dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, où se produisent les musiciens de jazz et dont l'ambiance est restituée par un diaporama, accompagné de reprises par Moriarty. Le groupe a d'ailleurs été chargé de la bande-son de l'exposition où Rosemary Standley interprète les chansons de divers artistes de l'époque.
 
L'exposition nous raconte aussi le dialogue plein d'humour et de fantaisie entre le photographe et le violoncelliste Maurice Baquet ("mon professeur de bonheur", disait Doisneau), qui met en scène son instrument, l'abritant sous un parapluie, s'en servant comme d'un porte-manteau à une terrasse de café, se coinçant le nez dans l'archet. Ensemble, ils ont publié un livre, "Ballade pour violoncelle et chambre noire".
 
Plus surprenant, Doisneau, photographe des musiques populaires, est aussi celui des musiques savantes les plus contemporaines. Pour un reportage pour Le Point, il a rencontré Pierre Schaeffer, devant ses consoles électroniques, Pierre Boulez, Henri Dutilleux, André Jolivet.
Robert Doisneau, Les Rita Mitsouko, 13 octobre 1988, Parc de la Villette

Robert Doisneau, Les Rita Mitsouko, 13 octobre 1988, Parc de la Villette

© Atelier Robert Doisneau

Une curiosité qui ne faiblit pas

Et à la fin de sa vie, dans les années 1980-1990, la curiosité de l'artiste ne faiblit pas : il photographie de nouveaux artistes beaucoup plus jeunes que lui avec qui il sympathise souvent. Il réalise une pochette de disque pour Jacques Higelin. Ou pour les Rita Mitsouko qu'il emmène plus tard poser au parc de la Villette. Il fait une séance par un froid glacial aux entrepôts de Bercy avec Renaud, qui se réchauffe devant un brasero.

"Je refuse de montrer le côté noir de la vie, je n'aime pas la laideur, cela me fait physiquement mal", disait Doisneau. Il ne voulait pas pour autant de la "grosse rigolade de fin de banquet", vantant les mérites de "la petite mélancolie". Une philosophie qui se retrouve bien dans le regard tendre qu'il portait sur les musiciens.
Robert Doisneau, "Le clairon du dimanche, Antony", 1947

Robert Doisneau, "Le clairon du dimanche, Antony", 1947

© Atelier Robert Doisneau