Les 70 ans de la Déclaration des droits de l'homme avec Sebastião Salgado

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Journaliste, responsable de la rubrique Arts de Culturebox

Mis à jour le 10/12/2018 à 11H14, publié le 07/12/2018 à 10H47
Sebastião Salgado au Musée de l'Homme à Paris (4 décembre 2018) et photo Sebastião Salgado, "Moment de prière dans les grandes dunes de sable à Maor, Tadrart. Sud de Djanet, Algérie, 2009"

Sebastião Salgado au Musée de l'Homme à Paris (4 décembre 2018) et photo Sebastião Salgado, "Moment de prière dans les grandes dunes de sable à Maor, Tadrart. Sud de Djanet, Algérie, 2009"

© A gauche © Photo Frédéric Dugit / PhotoPQR / Le Parisien / MaxPPP - A droite © Sebastião Salgado

Sebastião Salgado inaugure au Musée de l'Homme à Paris une saison de commémoration des 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Le photographe brésilien a choisi parmi ses nombreux travaux des images pour illustrer plusieurs articles de la Déclaration, droit au travail, droit à la dignité, droit à l'éducation... (jusqu'au 30 juin 2019)

Dans le foyer du Musée de l'Homme, Sebastião Salgado présente une trentaine de grands tirages, sous le titre "Déclarations". Des images qui nous montrent des hommes, des femmes, des enfants à travers le monde. Le photographe souligne l'importance des légendes, qui racontent leurs histoires. Et il souligne l'actualité de ce texte, "même en France, devenu un pays d'inégalités où les droits de l'homme sont bafoués aussi", même s'"ils sont beaucoup plus bafoués ailleurs".
Sebastião Salgado, "Le centre de la FEBEM (Fondation pour le bien-être de l'enfance) dans de quartier de Pacaembu. Il héberge quelque 430 enfants, tantôt abandonnés dans les rues, tantôt amenés par leurs parents qui ne peuvent s'en occuper. São Paulo, Brésil, 1996

Sebastião Salgado, "Le centre de la FEBEM (Fondation pour le bien-être de l'enfance) dans de quartier de Pacaembu. Il héberge quelque 430 enfants, tantôt abandonnés dans les rues, tantôt amenés par leurs parents qui ne peuvent s'en occuper. São Paulo, Brésil, 1996

© Sebastião Salgado

La dignité en premier

Sebastião Salgado récuse d'ailleurs le nom français de la Déclaration : le français est la seule langue qui parle de "droits de l'homme" : "Ce sont les droits humains, pas les droits de l'homme. Ce sont les droits de l'homme, de la femme, de tous. Il faut vraiment qu'on change ce terme, qu'il devienne universel."
 
L'article le plus important de la Déclaration, pour Sebastião Salgado, c'est celui qui concerne le droit à la dignité ("Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits"), car "du moment qu'on a le droit à la dignité, on a le fil conducteur". Il l'illustre avec les mains d'une vieille dame dans un camp de réfugiés vietnamiens, qui donne sa bénédiction à de jeunes mariés. Ou encore une étonnante vue de São Paulo où on a sorti sur une terrasse avec vue sur les gratte-ciel des tas de bébés d'un orphelinat qui héberge 430 enfants abandonnés ou confiés par des parents qui ne pouvaient plus s'en occuper.
Sebastião Salgado, "Centre de réhabilitation et de recherche Amar Jyoti, fondé en 1981 pour s'occuper des enfants handicapés par la polio. Il offre éducation, thérapie occupationnelle, kinesithérapie, formation professionnelle, métiers du design de textile, menuiserie, etc... Karkar Dooma, Inde, 2001"

Sebastião Salgado, "Centre de réhabilitation et de recherche Amar Jyoti, fondé en 1981 pour s'occuper des enfants handicapés par la polio. Il offre éducation, thérapie occupationnelle, kinesithérapie, formation professionnelle, métiers du design de textile, menuiserie, etc... Karkar Dooma, Inde, 2001"

© Sebastião Salgado

Salgado se défend d'exploiter esthétiquement les pauvres

Les images, dans un noir et blanc profond, sont belles, très belles, même quand elles sont tragiques. Pourtant, Salgado dit : "Je ne suis pas un artiste (…) je travaille avec l'histoire, je suis un conteur." Et, une nouvelle fois, il se défend contre les accusations "d'exploiter esthétiquement les pauvres".
 
"Ici, en France, j'ai été accusé d'être un photographe de la misère, mais ça ne m'a jamais touché, parce que je ne viens pas d'ici, je viens d'un pays sous-développé, et quand je photographiais les gens de la partie sud du monde, je photographiais les gens de mon côté du monde. Et mes photos n'étaient pas belles pour la composition, pour la lumière, elles étaient très belles pour la dignité des gens que je photographiais. Les gens sont dignes partout, il faut le montrer, il faut transmettre cette dignité."
Sebastião Salgado, "Le camp de Kebeho, destiné aux rapatriés du Zaïre et du Burundi. Rwanda, 1995"

Sebastião Salgado, "Le camp de Kebeho, destiné aux rapatriés du Zaïre et du Burundi. Rwanda, 1995"

© Sebastião Salgado

Le noir et blanc permet de transmettre la dignité

Le photographe s'explique sur son usage exclusif du noir et blanc qui lui permet bien mieux de transmettre cette dignité, affirme-t-il. A l'époque où il était obligé de travailler en couleur pour les grands magazines, celle-ci le dérangeait car, dit-il, elle attirait l'attention. Quand il a été reconnu comme photographe du noir et blanc, après son célèbre reportage sur une mine d'or au Brésil, publié à Londres et à New York, "j'ai pu concentrer l'attention où je voulais, c'est-à-dire sur la dignité des gens".
 
Dignité et beauté d'une femme qui lève sa pelle sur le chantier du canal du Rajasthan, le plus grand du monde, sur des milliers de kilomètres, pour illustrer le droit au travail. A côté de pêcheurs siciliens qui travaillent encore à l'ancienne, avec des filets artisanaux. Un mouvement inverse s'amorce quand un ouvrier, perché sur un poteau, installe des tuyaux de câblage électronique autour d'un haut fourneau, qui annoncent une transformation radicale du travail et la disparition de milliers d'emplois
Sebastião Salgado, "Un ouvrier répare des tuyaux qui font partie du système de câblage électronique autour du haut fourneau numéro 4, Dunkerque, France, 1987"

Sebastião Salgado, "Un ouvrier répare des tuyaux qui font partie du système de câblage électronique autour du haut fourneau numéro 4, Dunkerque, France, 1987"

© Sebastião Salgado

Des paysans sans terre aux camps du Rwanda

Dans son pays, le Brésil, une foule recueillie entoure les cercueils de 17 paysans sans terre, "assassinés sans sommation par la police militaire de l'Etat de Parà", raconte Salgado. "Cette photo symbolise beaucoup pour moi : ils sont morts mais ils sont en communauté, toute la communauté est autour d'eux", dit-il.
 
La question du droit à l'asile, des plus actuelles, se pose avec des images des camps de réfugiés rwandais. Au premier plan, devant les tentes, un bébé est assis sur les genoux de sa mère, au sol. "Ce que j'aime beaucoup, c'est le rapport de confiance entre le petit et sa maman, la garantie, la sécurité qu'il trouve avec sa mère, ça a touché mon cœur."
 
Les ruines à Kaboul, une écolière brésilienne, un touareg qui prie dans les dunes, des immigrés africains qui se font expulser de leur foyer Sonacotra à Garges-lès-Gonesse (Val-d'Oise), en 30 photos, Sebastião Salgado nous fait faire le tour de l'humanité.

Six mois pour fêter les droits de l'homme

La saison des droits de l'homme, baptisée "En droits", va durer six mois, jusqu'en juin 2019. D'autres expositions, des colloques, des spectacles, des performances sont programmés. Des événements prévus le week-end du 8-9 décembre ont été annulés en raison des manifestations annoncées (le musée sera fermé). Mais le lundi 10 décembre, date anniversaire des 70 ans de la Déclaration, une grande soirée, "Veillée de l'humanité", est aura lieu au Palais de Chaillot, rassemblant comédiens, chorégraphes, danseurs, musiciens.