La Fondation Cartier-Bresson ouvre ses nouveaux locaux au centre de Paris avec une exposition Martine Franck

Mis à jour le 11/11/2018 à 22H13, publié le 06/11/2018 à 14H03
Les nouveaux locaux de la Fondation Henri Cartier-Bresson : le mur des "perles" des archives (5 novembre 2018)

Les nouveaux locaux de la Fondation Henri Cartier-Bresson : le mur des "perles" des archives (5 novembre 2018)

© Philippe Lopez / AFP

La Fondation Henri Cartier-Bresson se sentait à l'étroit dans son hôtel particulier près de Montparnasse. Elle ouvre des locaux plus grands et plus fonctionnels dans le centre de Paris avec, en exposition inaugurale, une rétrospective de l'oeuvre de Martine Franck (jusqu'au 10 février 2019).

La Fondation Henri Cartier-Bresson, dédiée à l'œuvre du photographe de l'instant décisif et de son épouse Martine Franck, a été fondée en 2002 et a été abritée pendant quinze ans dans un bel immeuble particulier caché dans une impasse du 14e arrondissement. Elle a pendant ces années exposé les œuvres d'une quarantaine de photographes du monde entier, de Bill Brandt à Jeff Wall, de Harry Callahan à Irving Penn en passant par Manuel Alvarez-Bravo, Guido Guidi ou Sergio Larrain, et accueilli plus d'un million de visiteurs.
 
On aimait bien l'endroit, mais la fondation se sentait un peu à l'étroit et souhaitait un siège plus central. Elle ouvre mardi au public ses nouveaux locaux rue des Archives, en plein cœur du Marais. Le lieu, plus spacieux et plus fonctionnel, doit permettre de poursuivre et développer les activités de recherche, de conservation de la collection qui comprend près de 50.000 tirages originaux et plus de 200.000 négatifs et planches-contact. Une salle sera réservée aux chercheurs et aux commissaires, une salle est destinée aux activités pédagogiques. Une librairie va offrir plus de 600 références.
Le nouvel espace d'exposition de la Fondation Henri Cartier-Bresson, inauguré avec une rétrospective Martine Franck (5 novembre 2018)

Le nouvel espace d'exposition de la Fondation Henri Cartier-Bresson, inauguré avec une rétrospective Martine Franck (5 novembre 2018)

© Ginies / SIPA

Un espace d'exposition plus ample

On entre par la librairie, puis par un large corridor où sont agrandies en papier peint quelques photos iconiques d'Henri Cartier-Bresson, les "perles des archives", dont on ignore souvent l'histoire, comme cet "Autoportrait près de Sienne" de 1933 : allongé sur un muret, il prend en photo son pied, qui paraît tout petit et bien lointain.
 
Puis un grand hall où sont projetés des portraits de Cartier-Bresson et de Martine Franck, servira de salle de conférences.
 
Celui-ci communique avec l'espace d'exposition qui double pour l'instant son mètre linéaire, avant l'ouverture à terme d'une deuxième salle, qui permettra de le tripler. Le nouvel lieu d'exposition est un grand espace divisé par des cimaises mobiles, un espace modulable, donc.
Martine Franck, "Quartier de Byker, Newcastle upon Tyne, Royaume-Uni", 1977

Martine Franck, "Quartier de Byker, Newcastle upon Tyne, Royaume-Uni", 1977

© Martine Franck / Magnum Photos

Une belle rétrospective Martine Franck

Et pour commencer donc, une belle rétrospective consacrée à Martine Franck (1938-2012), qui fut l'épouse d'Henri Cartier-Bresson à partir de 1970. Une exposition qu'elle a préparée elle-même, alors qu'elle se savait malade, avec Agnès Sire. Aujourd'hui directrice artistique de la Fondation Cartier-Bresson, celle-ci l'a cofondée et dirigée de 2003 à 2017.
 
On n'avait pas eu l'occasion de voir ce travail dans toute son ampleur et c'est un très bel hommage. Un travail en noir et blanc, car si elle a fait des images de commande en couleur, ce n'était pas son truc, souligne Agnès Sire. Certains tirages sont inédits et ont été faits quand Martine Franck a revisité ses planches contacts au moment de la constitution de la Fondation. Car, selon les statuts, on ne pourra pas faire de nouveaux tirages, après la disparition des auteurs des images.
 
Martine Franck, née à Anvers dans une famille de collectionneurs, a grandi en Angleterre et aux Etats-Unis. Elle racontait qu'elle était devenue photographe par hasard, à l'occasion d'un voyage en Asie, de l'Iran à la Chine avec son amie Ariane Mnouchkine en 1963 : son cousin lui avait mis un Leica entre les mains en lui disant qu'il fallait qu'elle rapporte des images. A son retour elle travaille comme assistante, puis comme photographe indépendante pour des magazines américains. Elle travaille à la première agence Vu, cofonde l'agence Viva qui travaille sur des sujets de société;
Martine Franck, "Plage, village de Puri, Inde", 1980

Martine Franck, "Plage, village de Puri, Inde", 1980

© Martine Franck / Magnum Photos

Empathie

Martine Franck était une jeune fille comme il faut, discrète, "bien" élevée de façon très polie, à qui on avait appris à ne pas bouger, à ne pas râler", raconte Agnès Sire. Mais ses photographies témoignent d'un engagement humain constant aux côté des femmes, dont elle photographie les manifestations, au côté des personnes âgées. Elle est aux usines Renault occupées en 1968.
 
"Il y a des moments où la souffrance, la déchéance humaine vous étreignent et vous arrêtent", disait-elle. L'image d'une femme âgée drapée dans une couverture est tragique. Mais à l'hospice d'Ivry-sur-Seine (1975), une très vieille dame rigole en regardant l'objectif de Martine Franck et en mimant avec ses doigts un appareil photo. Un moment privilégié entre cette dame et la photographe. Car, raconte Agnès Sire, cet échange était très important : "Elle jugeait que s'il ne se passait rien entre elle et la personne, le portrait ne serait pas bon."
 
Le portrait est un de ses domaines de prédilection, que ce soient des anonymes comme cette vieille dame ou de nombreuses personnalités du monde intellectuel et artistique, du sculpteur britannique Henry Moore, pris dans son atelier derrière un appareil photo, à Michel Foucault devant sa bibliothèque. Ou bien un Albert Cohen formidable de solennité, en 1968 : il vient de recevoir le grand prix du roman de l'Académie française. Martine Franck "a toujours dit qu'elle avait eu de la chance parce qu'il lui avait offert un regard", raconte Agnès Sire.
Martine Franck, "Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur, Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal", 1966

Martine Franck, "Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur, Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal", 1966

© Martine Franck / Magnum Photos

Du portrait au paysage

Les enfants sont très présents aussi dans le travail de Martine Franck, jouant dans les rues en Angleterre, où elle s'est souvent rendue (sa mère était Anglaise), ou dans un cimetière de voitures près de Dublin.
 
Martine Franck avait trente ans de moins qu'Henri Cartier-Bresson et elle l'a connu au moment où il arrêtait de faire de la photographie pour se remettre au dessin. Ils ont donc rarement photographié ensemble. Mais quand ils le font chez Balthus en 1999, "Henri a jugé que les photos de Martine étaient bien meilleures et il a très peu diffusé les siennes", raconte Agnès Sire. "C'était un grand défenseur de son épouse", ajoute-t-elle.
 
Outre les portraits de Martine Franck et les photos qui témoignent d'une réalité sociale, elle faisait aussi beaucoup de paysages. Une approche "méditative" de la photographie pour une femme qui s'est beaucoup intéressée aux cultures orientales. Avec Henri Cartier-Bresson, elle a suivi des enseignements bouddhistes et s'est rendue à de nombreuses reprises au Tibet et au Népal où elle s'est intéressée aux enfants qui sont choisis très jeunes pour devenir des lamas. Elle a pu y entrer dans les temps où elle a fait de très belles photos des moines.

Condensations

Henri Cartier-Bresson était le photographe de l'instant, est-elle celle de l'immobilité, pourrait-on se demander. Ce n'est peut-être pas le bon mot, pense Agnès Sire, mais, autant lui n'arrêtait pas de sautiller quand il photographiait, autant elle aimait faire des images en état de méditation.
 
"Ses images sont comme des 'condensations' : il faut qu'une image résume un moment du temps et de l'espace", résume Marc Donnadieu, le conservateur en chef du Musée de l'Elysée à Lausanne, qui a coproduit l'exposition et l'accueillera après. "Il y a une harmonie de l'être humain dans un contexte donné et la photographie condense ce moment d'harmonie. Qui peut être douloureuse, joyeuse, attentive, peu importe."