Monet, Pissarro, Tissot, des artistes français à Londres, au Petit Palais

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Journaliste, responsable de la rubrique Arts de Culturebox

Mis à jour le 06/08/2018 à 01H42, publié le 02/08/2018 à 15H26
A gauche, Jules Dalou, "Paysanne française allaitant", 1873 - A droite, Alfred Sisley, "Le Barrage de Molesey, Hampton Court, effet du matin", 1874, Scottish National Gallery, Edimbourg

A gauche, Jules Dalou, "Paysanne française allaitant", 1873 - A droite, Alfred Sisley, "Le Barrage de Molesey, Hampton Court, effet du matin", 1874, Scottish National Gallery, Edimbourg

© A gauche © Victoria and Albert Museum, Londres - A droite © National Galleries of Scotland. Photo : Antonia Reeve

De nombreux artistes français se sont réfugiés à Londres, au moment du siège de Paris et de la Commune. Brouillards sur la Tamise, charme des parcs, rues animées, le Petit Palais, à Paris, nous raconte ces séjours et les échanges artistiques qu'ils ont suscités, en les resituant dans leur contexte historique. L'occasion de voir de très beaux tableaux de Whistler et de Monet (jusqu'au 14 octobre).

Contrairement à ce que son titre ("Les impressionnistes à Londres") pourrait laisser penser, il ne s'agit pas d'une exposition de plus sur les impressionnistes. En 1870, quand la France entre en guerre avec la Prusse l'impressionnisme n'existe pas encore. Le terrible siège de Paris pousse de nombreux artistes à l'exil. Juste après, la Commune de Paris est écrasée dans le sang et, à leur tour, les artistes engagés doivent partir.
 
L'exposition du Petit Palais, organisée avec la Tate, réunit 140 œuvres, de Jean-Baptiste Carpeaux à André Derain, souvent prêtées par des musées britanniques. Elle commence par rappeler le contexte historique. James Tissot (1836-1902), anglophile de longue date (il a d'ailleurs anglicisé son prénom), est  resté à Paris pendant les événements de 1870-1871, c'est après qu'il traversera la Manche. Engagé dans la garde nationale pour défendre Paris contre les Prussiens, puis pour défendre la Commune, il dessine ses compagnons d'armes et peint une petite aquarelle sur une exécution de communards.
 
Corot a 75 ans à l'époque. En 1870, un cauchemar lui inspire une peinture hallucinée baptisée "Le Rêve : Paris incendiée" où une statue de la République se dresse dans la fumée au milieu d'un champ de cadavres. Il va garder ce tableau dans son atelier jusqu'à sa mort. Isidore Pils représente la destruction de la colonne Vendôme par les communards, Frans Moormans les ruines de l'Hôtel de Ville qui fument encore et les Tuileries dévastées.
James Tissot, "Bal sur le pont", vers 1874, Tate, Londres, don de The Trustees of the Chankey Bequest, 1937.

James Tissot, "Bal sur le pont", vers 1874, Tate, Londres, don de The Trustees of the Chankey Bequest, 1937.

© Tate 2017. Photo : David Lambert

James Tissot et Jules Dalou, réfugiés de la Commune

Londres attire les exilés, et en particulier les artistes : la ville est proche, le marché de l'art y est prospère et la communauté française y est déjà importante. Le marchand d'art Paul Durand-Ruel y a transféré son stock en 1870 et y ouvre une galerie. Il jouera un rôle important de soutien des impressionnistes.
 
Comme des milliers de Français qui fuient la répression de la Commune, James Tissot se réfugie dans la capitale britannique. Il y exposait déjà, il a des contacts et s'y intègre rapidement. Rues animées, soirées mondaines, élégantes sur des ponts de bateaux, ses scènes de genre parfois ironiques ont du succès.
 
Le sculpteur Jules Dalou, officier du 83e bataillon des fédérés, condamné par contumace à la chute de la Commune, passera huit ans en exil avant d'être gracié. Il est aidé par son ami Alphonse Legros, arrivé avant la guerre à Londres où ses œuvres étaient mieux reçues qu'à Paris. Les modelages en terre de Dalou, dont on verra une "Paysanne française allaitant", ont du succès à Londres.
Camille Pissarro, "Kew Green", 1892, Musée d’Orsay, Paris, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Lyon, legs de Clément et Andrée Adès, 1979.

Camille Pissarro, "Kew Green", 1892, Musée d’Orsay, Paris, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Lyon, legs de Clément et Andrée Adès, 1979.

© Lyon, MBA - Studio Alain Basset

Pour Monet et Pissarro, un premier séjour difficile

C'est Alphonse Legros aussi qui soutient les futurs impressionnistes à leur arrivée et leur fait profiter de son réseau. Les liens entre artistes français et londoniens sont illustrés par un portrait du peintre préraphaélite Edward Burne-Jones par Legros, ou des bustes de Turner et de sa femme par Jean-Baptiste Carpeaux.
 
Claude Monet, dont le tableau "Impression, soleil levant" va bientôt donner son nom à l'impressionnisme, arrive lui aussi à Londres à l'automne 1870. Il n'y reste que quelques mois, peignant des vues de parcs et de la Tamise : il n'est pas encore célèbre, il ne vend pas et il est recalé par le jury de la Royal Academy. Il passe l'été en Hollande avant de regagner la France à l'automne suivant. Une vue de Hyde Park et un portrait de sa femme en intérieur illustrent ce premier séjour.
 
Camille Pissarro arrive en septembre 1870, alors que les Prussiens approchent de Paris. A Londres il retrouve des parents et peint de jolies vues. Le succès n'est pas non plus au rendez-vous et il rentre rapidement en France.
Alfred Sisley, "Vue de la Tamise : le pont de Charing Cross, 1874, huile sur toile, Andrew Brownsword Arts Foundation, en dépôt à la National Gallery, Londres

Alfred Sisley, "Vue de la Tamise : le pont de Charing Cross, 1874, huile sur toile, Andrew Brownsword Arts Foundation, en dépôt à la National Gallery, Londres

© The Andrew Brownsword Arts Foundation

Sisley, un Britannique très français

Quant à Sisley, de nationalité britannique, il a passé toute sa vie en France et malgré la destruction de son atelier par les Prussiens, il ne quitte pas la région parisienne. En revanche, il fait un séjour à Londres en 1874 au cours duquel il peint 14 toiles. Dont une petite vue de la Tamise. Car la Tamise, avec les effets de lumière dans le brouillard, est un sujet qui fascine les peintres.
 
Pissarro et Monet reviennent plus tard à Londres, dans un contexte plus serein. Le premier y séjourne au début années 1890. Il loue un petit appartement à Kew, à 15 km du centre de Londres et peint des toiles marquées par le pointillisme, jardins au printemps avec une allée qui se perd dans les fleurs et la verdure ("L'allée des rhododendrons", 1992) ou grande pelouse de "Hampton Court Green".
Claude Monet - A gauche "Le Parlement de Londres", vers 1900-1901. The Art Institute, Chicago. Mr and Mrs Martin A Ryerson Collection - A droite "Le Parlement de Londres, effet de soleil", 1903, Brooklyn Museum, New York, legs de Grace Underwood Barton

Claude Monet - A gauche "Le Parlement de Londres", vers 1900-1901. The Art Institute, Chicago. Mr and Mrs Martin A Ryerson Collection - A droite "Le Parlement de Londres, effet de soleil", 1903, Brooklyn Museum, New York, legs de Grace Underwood Barton

© A gauche © The Art Institute of Chicago - A droite © Brooklyn Museum

Vues changeantes de la Tamise par Monet et Whistler

Quant à Monet, il retraverse la Manche en 1887 à l'invitation de Whistler qui a peint dans les années 1870 de sublimes nocturnes sur la Tamise. Trois d'entre elles ont été prêtées par la Tate au Petit Palais. 

Fasciné par les variations atmosphériques sur le fleuve ("c'est à devenir fou tant ça change", dit-il), Monet entreprend dans les années suivantes 37 toiles londoniennes qu'il expose en 1904 chez Durand-Ruel. Derain a 23 ans quand il les voit et il y rendra hommage en en reprenant les motifs à sa façon, en 1906.

Le Petit Palais a rassemblé une série éblouissante de cinq toiles de Monet représentant le parlement dans des lumières changeantes, venant du Havre, du musée d'Orsay, du musée de Brooklyn, le Met de New York et l'Art Institute de Chicago. En 1901, lors de son dernier séjour londonien, Monet peint aussi un "Leicester Square la nuit" presque abstrait, feu d'artifice de lumières et de couleurs vives.
 
Avec les trois nocturnes de James Whistler ces œuvres méritent à elles seules le déplacement.
James Abbott McNeill Whistler, "Nocturne en bleu et argent : les lumières de Cremorne", 1872. Tate, Londres, legs d’Arthur Studd en 1919

James Abbott McNeill Whistler, "Nocturne en bleu et argent : les lumières de Cremorne", 1872. Tate, Londres, legs d’Arthur Studd en 1919

© Tate 2017. Photo : Joe Humphrys