Les mystères des Le Nain au Louvre-Lens : une belle leçon d'histoire de l'art

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 01/04/2017 à 11H40, publié le 27/03/2017 à 18H00
A gauche, Louis Le Nain, "Paysans dans un paysage", vers 1642,  Washington, National Gallery of Art, Samuel H.
Kress Collection - A droite, Antoine Le Nain, "Portrait d'Henri de Lorraine, comte d'Harcourt", vers 1638-1640, Paris, collection particulière

A gauche, Louis Le Nain, "Paysans dans un paysage", vers 1642,  Washington, National Gallery of Art, Samuel H.
Kress Collection - A droite, Antoine Le Nain, "Portrait d'Henri de Lorraine, comte d'Harcourt", vers 1638-1640, Paris, collection particulière

© A gauche © National Gallery of Art - A droite © Philippe Fuzeau

Trois frères peintres pour une seule signature. Des chefs-d'œuvre et des tableaux de facture plus moyenne. Quelques dizaines de peintures seulement alors qu'ils en ont sans doute produit des centaines. Au Louvre-Lens, une exposition rare et passionnante fait le point et nous livre les dernières découvertes sur l'énigme Le Nain, notamment des tableaux réapparus récemment (jusqu'au 26 juin 2017).

Dans un intérieur dépouillé, une famille de paysans, trois générations autour d'une petite table, la femme à gauche tient un pichet et un verre de vin et nous regarde intensément, comme l'homme coiffé d'un chapeau. Deux enfants pieds nus et l'air rêveur, l'un est assis par terre, l'autre debout joue du pipeau. A l'arrière-plan deux autres enfants contemplent le feu dans la cheminée. Au sol, un petit chat se cache derrière une marmite et un petit chien. Le tout est peint dans des nuances subtiles de brun, avec juste un peu de rouge ou de vert.
 
Les frères Le Nain sont connus pour ce type de scène et en particulier cette toile, chef-d'œuvre du Louvre attribuée à Louis. Mais que sait-on des trois peintres, qui restent mystérieux à bien des égards ? Trois frères artistes qui sont rarement montrés et qui ont produit des chefs-d'œuvre de la peinture française du XVIIe siècle.
 
Il y a une exposition tous les 40 ans, rappelle le commissaire de celle du Louvre-Lens, Nicolas Milovanovic : il y en a eu une en 1934 au Petit Palais, organisée par Paul Jamot, conservateur en chef du département des peintures au Louvre, une en 1978 au Grand Palais, organisée par l'historien de l'art Jacques Thuillier.
Louis Le Nain, "Famille de paysans", vers 1642, Paris, musée du Louvre

Louis Le Nain, "Famille de paysans", vers 1642, Paris, musée du Louvre

© © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Très peu de tableaux identifiés

"Il y a très peu de tableaux. Aujourd'hui, si on met tout le monde d'accord, il y en a 75 sûr, c'est très peu. Et quand vous avez 75 tableaux vous ne pouvez pas faire une exposition tous les 5 ans, vous ne pouvez pas faire des expositions thématiques", souligne Nicolas Milovanovic.
 
Celle-ci est monographique, comme les deux autres. Elle a été initiée aux Etats-Unis et déjà présentée au Fine Arts Museum de San Francisco et au Kimbell Art Museum de Fort Worth au Texas. Mais l'exposition de Lens est très différente, précise le commissaire : "Les Américains ont voulu mettre l'accent sur les chefs-d'œuvre, une quarantaine. Ici, on a voulu faire un point beaucoup plus complet."
 
L'exposition s'intitule "Le mystère Le Nain" car l'histoire des Le Nain est énigmatique. Les frères Le Nain sont nés à Laon (Aisne) dans les premières années du XVIIe siècle. Ils étaient cinq, fils d'un petit notable de la ville. L'aîné, Isaac, a disparu (autre mystère), suit Nicolas qui s'occupera de l'héritage. Antoine, Louis et Mathieu se forment à la peinture, on ne sait pas comment. On les retrouve à partir de la fin des années 1620 à Paris, où ils habitent ensemble et travaillent dans le même atelier. Ils ne se marieront jamais et n'auront pas d'enfants. Antoine et Louis meurent brutalement à quelques jours d'intervalle en 1648, Mathieu près de trente ans plus tard, en 1677.

Reportage A. Mery / J. Crinon / A. Maquet

https://videos.francetv.fr/video/NI_950781@Culture


Les trois quarts des tableaux connus réunis à Lens

A chaque exposition, de nouvelles œuvres sortent : il n'y en avait qu'une cinquantaine identifiés en 1934 et une soixantaine en 1978. Le Louvre-Lens expose les trois quarts des tableaux connus aujourd'hui dont plusieurs ont été découverts depuis la dernière exposition, et une dizaine n'ont jamais été vus par le public. Pour Nicolas Milovanovic, chaque exposition permet d'avancer dans la connaissance des trois peintres et de lever une (petite) part du mystère.
 
Une des grands mystères, c'est la répartition des trois mains, alors que les frères signaient indistinctement leurs toiles de leur seul nom de famille. En 1978, Jacques Thuillier avait pris le parti de ne pas discerner les trois peintres. Or, pour le commissaire, "pour avancer, on a besoin de discerner ces personnalités artistiques".
 
"Plus le temps passe, plus les différences apparaissent, des différences de sensibilité et de génie artistique, tout simplement", souligne-t-il. Il y a donc des sections séparées pour chaque frère. Antoine faisait de petits tableaux sur cuivre ou sur bois, avec une touche très fine et précise, plus de couleurs, des proportions parfois maladroites mais des personnages bien individualisés. A côté de portraits de groupes d'enfants, l'exposition révèle un inédit, un petit portrait (sans doute du comte d'Harcourt) qui était resté dans la famille depuis le 17e siècle. Il a été découvert chez les héritiers, qui descendent du second frère Nicolas, il y a quelques mois, et restauré pour l'exposition.
Louis Le Nain, "La Madeleine pénitente", vers 1643, collection particulière

Louis Le Nain, "La Madeleine pénitente", vers 1643, collection particulière

© DR

Louis, auteur de chefs-d'œuvre absolus

Des "chefs-d'œuvre absolus" côtoient "certaines œuvres de Mathieu qui sont très faibles, il faut le dire", selon le commissaire, et, pour lui, il faut expliquer cette incohérence, ce "saut de qualité".
 
L'auteur des plus grands chefs-d'œuvre, c'est Louis, avec notamment ses scènes paysannes. Retour à la "Famille de paysans" du Louvre, qui lui est attribuée : "Ce qui fait la beauté de ces tableaux, c'est d'abord la peinture pure, ces gammes extrêmement restreintes qui  font chanter une tonalité. Après c'est la dimension humaine : comment il arrive à capter l'épaisseur de ces personnages, ce ne sont pas des types, ce sont des individus avec leur richesses. Ils sont les premiers à représenter les enfants comme de véritables enfants. Il y a un caractère universel dans la beauté de ces peintures. Evidemment on est tenté de donner des explications, et c'est notre rôle d'historien de l'art, mais au-delà il y a ce pouvoir de fascination qu'ont ces tableaux qui fait que ce sont vraiment des chefs-d'œuvre", s'enflamme Nicolas Milovanovic.
 
Louis Le Nain innove aussi avec ses représentations d'animaux, loin d'être anecdotiques : un âne par exemple est au centre d'un tableau du musée de l'Ermitage et nous regarde comme un personnage à part entière.
Louis Le Nain, "Saint Jérôme", 1643, Paris, collection particulière

Louis Le Nain, "Saint Jérôme", 1643, Paris, collection particulière

© Sotheby’s/Art Digital Studio

Des peintures découvertes dans une brocante ou sur un autel d'église

Un "Saint Jérôme" a été découvert récemment dans une brocante et est apparu quand son propriétaire a chargé la maison de vente Sotheby's de l'adresser au Louvre pour une demande de certificat. Il a été attribué à Louis, notamment pour la subtilité des couleurs, pour le détail de la barbe, pour la qualité du paysage, qui le distingue dans la peinture française de cette époque.
 
Autre réapparition extraordinaire : un cuivre attribué, lui, à Mathieu ("La Déploration sur le Christ mort"), a été mis en vente à Drouot en 2013 comme un anonyme français du XVIIe siècle. Il a été repéré par deux marchands qui ont enchéri l'un contre l'autre jusqu'à atteindre plus de 200.000 euros, soit vingt fois son estimation. "L'histoire est incroyable. Elle vous montre que des Le Nain, il y en a encore, et ils vont ressortir", s'enthousiasme le commissaire. La découverte la plus extraordinaire, peut-être, c'est celle du "Christ chez Marthe et Marie" de l'église de Saint-Didier, près de Rennes : depuis 1854, le tableau était sur un autel, au vu de tous, et il a fallu attendre 2012 pour qu'il soit attribué à Mathieu Le Nain.
 
On va découvrir d'autres Le Nain, qui feront aussi progresser la connaissance sur les trois frères peintres, le commissaire en est convaincu. On sait qu'ils ont réalisé des œuvres en bien plus grand nombre. Il devait y avoir une quantité de portraits, puisque c'était l'essentiel de leur activité, or on en connaît très peu. Comme le montrent des analyses, on en a retrouvé sous d'autres compositions, la toile ayant été réutilisée quand le tableau restait invendu.
Louis et Mathieu Le Nain, "Triple portrait", vers 1646-1648, Londres, National Gallery

Louis et Mathieu Le Nain, "Triple portrait", vers 1646-1648, Londres, National Gallery

© The National Gallery, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / National Gallery Photographic Department

Le mystère de l'atelier

La recherche progresse également grâce aux archives car et on continue à découvrir des documents, par exemple des commandes de tableaux à Mathieu pour les églises de Laon, postérieures à la mort de ses deux frères, confirment qu'il a continué à peindre après leur disparition, alors qu'on en doutait.
 
Mathieu est plus éclectique, on perçoit chez lui des influences caravagesque, très marquées parfois avec un clair-obscur violent ("La Cène", "Le Reniement de Saint Pierre"). Il a peint de nombreuses compositions religieuses... Sa peinture est inégale mais tout est exposé, pour montrer où on en est de la connaissance sur les trois peintres. "Il y a beaucoup de personnages dans ses compositions, l'influence italienne est plus marquée mais il y a aussi une certaine désinvolture. Il se détache du naturalisme qu'il y avait chez ses deux frères, il peint de mémoire avec des coloris brillants, des tensions. On entre dans un autre monde",  commente Nicolas Milovanovic.
 
Autre mystère des Le Nain, c'est celui de l'atelier : on ignore comment les frères travaillaient. Mais certaines œuvres peuvent nous donner des indices. Parfois, on peut distinguer deux mains dans le même tableau, comme dans le triple portrait inachevé de la National Gallery de Londres, où les trois personnages de gauche sont très différents de la femme, qui a été rajoutée à droite. "Un peintre commence, il laisse inachevé un tableau qui est repris par un autre", explique le commissaire, qui voit là "une logique d'atelier où les tableaux passent d'un frère à l'autre plutôt qu'une logique hiérarchique". Dans "La Tabagie", il voit aussi un tableau, commencé par un frère comme un portrait collectif et terminé par un autre qui en a fait une scène de genre (scène de la vie quotidienne).
Mathieu Le Nain, "Le Reniement de saint Pierre", vers 1655, Paris, musée du Louvre

Mathieu Le Nain, "Le Reniement de saint Pierre", vers 1655, Paris, musée du Louvre

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

Un regard nouveau sur les paysans

Un des plus grands mystères est peut-être celui de l'interprétation des scènes paysannes. Depuis longtemps, on a voulu y voir une interprétation religieuse, en raison de l'atmosphère recueillie, de la présence de pain et de vin qui seraient des symboles eucharistiques. Certains ont émis l'hypothèse que les Le Nain seraient protestants et qu'il s'agirait d'un culte familial, d'autres que les symboles ne seraient pas explicites parce que les frères auraient fait partie de la compagnie secrète du Saint Sacrement. Plus simplement, les Le Nain pourraient porter un regard nouveau, plein d'empathie, sur les paysans, dans le contexte parisien du 17e siècle où se développent d'importants mouvements de charité. Un regard nouveau par rapport aux scènes paysannes de la peinture du Nord où les paysans sont plutôt ridiculisés.
 
Nicolas Milovanovic pense que ces scènes ont été peintes non sur commande mais pour un marché, en explosion au début du 17e siècle à Paris, ce qui expliquerait la présence de certains détails incongrus qu'on y trouve, comme des petits chiens qu'on ne trouve que dans des milieux aisés, ou des verres d'une finesse insolite dans un intérieur paysan.
Antoine Le Nain, "Les petits joueurs de cartes", vers 1640-1645, Williamstown, Sterling and Francine

	Clark Art Institute

Antoine Le Nain, "Les petits joueurs de cartes", vers 1640-1645, Williamstown, Sterling and Francine Clark Art Institute

© Photography by Robert LaPrelle, courtesy of the Kimbell Art Museum

Le Nain ou pas Le Nain ?

Il y a enfin le problème de l'attribution des peintures : certaines continuent à faire débat comme "L'Académie", communément attribuée aux Le Nain : une analyse récente révèle qu'elle ne comporte pas les deux couches préparatoires, rouge et grise, que les frères utilisaient toujours. D'autres ont été désattribuées, comme "Le Cortège du bœuf gras" que Picasso adorait et avait acheté comme un Le Nain dans les années 1920. Lors de l'exposition de 1978, il a été sorti du corpus Le Nain et attribué à un peintre dont on ignore l'identité et qu'on a baptisé le Maître des Cortèges. Une dernière section de l'exposition est consacrée à ces peintres qui ont suivi ou imité les Le Nain et qu'on a pu identifier pour certains, pas pour d'autres.
 
C'est une magistrale leçon d'histoire de l'art que nous propose le Louvre-Lens, Une raison largement suffisante pour courir à Lens, où on pourra par la même occasion découvrir ou revoir la Galerie du temps, qui propose une sélection d'œuvres du Louvre, de la naissance de l'écriture au milieu du 19e siècle, sélection qui est renouvelée tous les ans.
Mathieu Le Nain, "Le Concert", vers 1655-1660, Laon, musée d'Art et d'Archéologie

Mathieu Le Nain, "Le Concert", vers 1655-1660, Laon, musée d'Art et d'Archéologie

© RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski