Autour du "Talisman" de Paul Sérusier, peinture-manifeste des nabis, au musée d'Orsay

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Journaliste, responsable de la rubrique Arts de Culturebox

Mis à jour le 01/02/2019 à 13H27, publié le 30/01/2019 à 11H58
A gauche, Jan Verkade, "Paysage décoratif", vers 1891-1892, Collection particulière - A droite, Charles Filiger, "Paysage rocheux", Pont-Aven, musée de Pont-Aven

A gauche, Jan Verkade, "Paysage décoratif", vers 1891-1892, Collection particulière - A droite, Charles Filiger, "Paysage rocheux", Pont-Aven, musée de Pont-Aven

© A gauche Photo © musée d’Orsay / Patrice Schmidt - A droite © Photo musée de Pont-Aven / Guy Gasan

Un petit paysage de Paul Sérusier, peint sous la direction de Paul Gauguin en 1888, est devenu une icône du mouvement nabi, qui a simplifié les formes, représentées en aplats ou masses de couleurs pures. Une belle petite exposition au musée d'Orsay, imaginée autour de cette œuvre, raconte sa genèse et l'influence qu'elle a eue sur les artistes de l'époque. Jusqu'au 28 avril 2019.

En octobre 1888, à Pont-Aven, Paul Gauguin (1848-1903) emmenait Paul Sérusier au bois d'Amour, lieu qui a inspiré de nombreux peintres. "Comment voyez-vous cet arbre ?", lui aurait-il demandé. "Il est vert. Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible."
 
Le résultat de cette leçon est une petite étude sur bois qui devait devenir une icône, une peinture-manifeste. Le tableau est constitué de masses colorées audacieuses (rouge, violet, vert vif), des troncs bleus surmontés de feuillages jaunes se reflètent dans l'eau. Un paysage "informe à force d'être synthétiquement formulé", commentera Maurice Denis. Il ouvre l'exposition du musée d'Orsay, qui réunit une soixantaine de peintures dont un grand nombre sont issues de ses collections et de celles du musée de Pont-Aven, ainsi que de collections particulières.
Paul Sérusier, "Le Talisman", dit aussi "Paysage au Bois d'Amour", 1888, Paris, musée d'Orsay

Paul Sérusier, "Le Talisman", dit aussi "Paysage au Bois d'Amour", 1888, Paris, musée d'Orsay

© Photo © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

"L'art est une abstraction"

En face du "Talisman", un tableau peint juste avant par Paul Sérusier, semble à des années-lumière et montre le chemin parcouru en quelques semaines : l'intérieur sombre d'une chaumière où se tient un couple de Bretons est peint de la façon la plus académique.
 
Une analyse du "Paysage au Bois d'Amour" (dit "Le Talisman") par le Centre de recherche et de restauration des musées de France révèle que les pigments utilisés, permettant tous des teintes vives et saturées, sont très peu mélangés entre eux.
 
"Un conseil, ne copiez pas trop d'après nature. L'art est une abstraction. Tirez-là de la nature en rêvant devant et pensez plus à la création qu'au résultat", écrivait Gauguin dans une lettre, quelques semaines avant que Sérusier peigne ce paysage. Il conseille à Sérusier de ne pas transcrire ce qu'il voit mais ce qu'il ressent.
Maurice Denis, "L'Autel jaune", vers 1889, collection particulière

Maurice Denis, "L'Autel jaune", vers 1889, collection particulière

© Catalogue raisonné Maurice Denis, photo Olivier Goulet

Un tableau "est une surface plane recouverte de couleurs"

Plus tôt dans l'année 1888, c'est Emile Bernard qui avait retrouvé Paul Gauguin à Pont-Aven et leurs échanges avaient débouché sur ce qu'on a appelé le "synthétisme", qui bannit les détails de la peinture, utilisant des aplats de couleur cernés de noir.
 
Dès 1888, Emile Bernard représente "Trois Bretonnes" de façon sommaire : malgré le cadrage serré, les traits des visages sont à peine esquissés, les coiffes blanches sont délimitées d'un trait épais. Les formes de ses arbres aussi se simplifient ("L'Arbre jaune", vers 1888). En écho, une nature morte de Gauguin de la même année où des fruits colorés se détachent sur une table rouge vif, va jouer un rôle important auprès des artistes qui vont se baptiser "nabis" (prophètes).
 
Paul Sérusier, Maurice Denis, Paul-Elie Ranson, René Piot, Henri-Gabriel Ibels, Pierre Bonnard, rejoints par Edouard Vuillard, Ker-Xavier Roussel, Jan Verkade, Mogens Ballin, Félix Vallotton, Georges Lacombe, se retrouvent pour des réunions régulières où ils se montrent de petites œuvres qui font l'objet de "discussions passionnées et bruyantes" et qu'ils baptisent "icônes", racontera Maurice Denis dans un texte sur Paul Sérusier en 1942.

Petits tableaux religieux de Maurice Denis où le Christ est une silhouette verte quasi fluorescente, "Liseur" d'Edouard Vuillard particulièrement plat et coloré, ces œuvres sont d'une facture particulièrement libre. "Se rappeler qu'un tableau – avant d'être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées", écrira Maurice Denis en 1890.
Georges Lacombe, "Les Pins rouges", vers 1894-1895, collection particulière

Georges Lacombe, "Les Pins rouges", vers 1894-1895, collection particulière

© Photo : Patrick Goatelen

Des arbres de toutes les couleurs 

La section centrale de l'exposition consacrée aux arbres et aux paysages est la plus belle. Les troncs de la forêt de Maurice Denis sont vert tendre et des anges roses s'y promènent. Les couleurs du "Paysage décoratif" de Jan Verkade jurent particulièrement, avec leurs troncs jaune vif.
 
L'influence de l'art japonais se sent dans les "Pins rouges" de Georges Lacombe, tandis que la couleur rouge gagne la presque totalité du "Le Bois rouge" de Paul Sérusier (1895). Dans un autre tableau, très vertical, ce dernier superpose des zones de couleurs, champ de sarrasin rouge plus détaillé, champ de blé jaune, bande de ciel bleu intense, vert des arbres. Ses "Laveuses à la Laïta" (1892) sont un autre exemple du genre, avec ses forts contrastes entre le ciel jaune, l'eau bleue et plate du fleuve, les champs rouge ou or.
 
On s'arrêtera particulièrement devant "La Route dorée" (1903), toujours de Paul Sérusier. Déserte, elle flamboie entre ses parapets gris et les masses blanches du brouillard qui monte, la silhouette floue et grise des montagnes posée au loin. Ce tableau vient d'une collection particulière, comme de nombreux autres. Des oeuvres qu'on n'a donc pas l'occasion de voir tous les jours. Une bonne raison pour ne pas les rater. 
Emile Bernard, "Madeleine au Bois d’Amour", 1888, Paris, musée d'Orsay

Emile Bernard, "Madeleine au Bois d’Amour", 1888, Paris, musée d'Orsay

© Photo © Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt