Un tableau produit par intelligence artificielle vendu chez Christie’s plus de 40 fois son estimation

Mis à jour le 27/10/2018 à 14H14, publié le 25/10/2018 à 10H28
Le portrait d'Edmond de Belamy, produit par un programme d'intelligence artificielle.

Le portrait d'Edmond de Belamy, produit par un programme d'intelligence artificielle.

© Christie's

Pour la première fois, Christie’s mettait en vente un tableau "peint" par un programme d’intelligence artificielle. Le portait d’un personnage fictif, Edmond de Belamy, issu d'une série produite par le collectif français Obvious. Sa vente jeudi 25 octobre a été un grand succès : estimé 7000 dollars, il a été adjugé pour 432.500 dollars. Le nom de l'acheteur n'est pas encore connu.

Dans la salle de vente de Christie's, il pourrait passer inaperçu au milieu des autres œuvres. L'image, floue mais explicite, représente un jeune homme aux allures de notable du XIXe siècle. Si on y regarde de plus près, un détail peut surprendre : le tableau est signé d'une formule mathématique. C'est le "nom" du "peintre" de ce portrait : un programme d'intelligence artificielle (IA). À l’origine de ce projet, trois Français membres du collectif Obvious. Leur algorithme a produit une série de onze portraits originaux des membres d’une famille fictive : les Belamy. L’un d’eux, celui d’Edmond de Belamy, est en vente chez Christie’s jusqu’au 25 octobre. La pièce vaudrait entre 7 000 et 10 000 dollars (entre 6 100 et 8 700 euros), selon une estimation de la société de ventes aux enchères.
Le programme qui a permis de produire les portraits de la famille de Belamy s'appelle GAN, pour Generative adversarial network.

Le programme qui a permis de produire les portraits de la famille de Belamy s'appelle GAN, pour Generative adversarial network.

© Obvious Art
Si l’expérience a des précédents, c’est la première fois que l’œuvre d'un programme informatique intègre les salles de vente. Une opération qui a propulsé le collectif Obvious sur le devant de la scène.  "Au début, notre projet était innocent, on ne s'attendait pas à obtenir une pareille exposition médiatique.", explique Hugo Caselles-Dupré, membre du collectif Obvious et doctorant en machine learning (c'est à dire donner la capacité aux machines d'apprendre). Si les œuvres d'art intégrant l'intelligence artificielle sont encore peu nombreuses, l'intérêt des marchands d'art est croissant. Pourtant, le potentiel créatif d'un programme informatique questionne.

L’intelligence artificielle peut-elle être créative ?

Un programme informatique artiste ? "L'intelligence artificielle peut être créative.", assure Hugo Caselles-Dupré. "Cela vient de la façon dont on forme l’algorithme : on l'oblige à créer un visuel inédit, qui ressemble à un portrait. Cela peut être interprété comme de l’imagination, mais c'est une question de perspective.", poursuit-il. Un point de vue que partage Nikoleta Kerinska, docteur en arts plastiques et sciences de l'art à l'université Paris I : "L'intelligence artificielle peut simuler la créativité. Mais il y a aussi la question de l'intention de l'artiste. L'artiste humain a conscience qu'il opère dans un but créatif ou conceptuel. Le programme informatique n'a pas cette conscience."

Diffuser la connaissance en intelligence artificielle

La technologie utilisée pour le portrait d'Edmond de Belamy n'est pas révolutionnaire d'un point de vue scientifique.  "On a récupéré une méthode qui existait déjà pour monter un projet créatif", explique Hugo Caselles-Dupré. "Notre objectif est de vulgariser et diffuser les solutions d’intelligence artificielle. C’est pour cela qu’on a cherché à obtenir un résultat plutôt réaliste, pour que cela soit intelligible." Le procédé utilisé se nomme Generative Adversarial Networks (GAN). Il a été créé par Ian Goodfellow, en 2014. Le programme se divise en deux parties, le générateur et le discriminateur. Avec une base de données de 15 000 portraits, le générateur en produit un nouveau, inédit. Le rôle du discriminateur est de déterminer si l’image générée est un portrait crédible. Lorsque le générateur arrive à tromper le discriminateur, cela signifie que le portrait lui semble authentique. Mais le programme n'a pas la finesse d'un cerveau humain, ce qui explique le caractère flou du portrait.

Cette technologie est à l'origine d'une nouvelle génération d'artistes, qui se revendiquent du courant "ganisme" (GAN pour Generative Adversarial Networks). Un mouvement encore peu connu du grand public, car l'intelligence artificielle n'est pas encore très prisée des artistes. Pour Nikoleta Kerinska, la technicité et le coût de ces procédés freine la diffusion de la technologie dans le monde de l'art. " Il est encore compliqué de mettre en relation des artistes et des laboratoires de recherche", explique-t-elle. La démocratisation des outils technologiques sera donc déterminante : "les avancées vont dépendre de la recherche et de la façon dont ces nouveaux outils seront utilisés par les artistes.", estime Hugo Caselles-Dupré.

Un tournant artistique

Pour Richard Lloyd, responsable des imprimés chez Christie's, le portrait d'Edmond de Belamy a une valeur historique. "J'ai pensé qu'on était d'une certaine façon à un tournant", explique-t-il à l'AFP. "En le faisant entrer chez Christie's, à l'épicentre du monde de l'art traditionnel, on donnait une chance à tout le monde de se demander ensemble: Qu'est ce que ça veut dire? Quelles sont les implications pour le monde de l'art?"   

Le débat ne fait que commencer, et beaucoup de questions juridiques notamment, restent à trancher, a-t-il souligné. Le collectif en est-il l'auteur, ou est-ce l'algorithme? Des droits d'auteur peuvent-ils être perçus pour sa reproduction? Quelles que soient les réponses, la somme atteinte par le tableau jeudi est une excellente nouvelle pour Obvious, en mal de financement. 

Quant à Richard Lloyd, il est certain que ce type de créations va se multiplier. "Les artistes sont prompts à adopter les technologies. Ils vont s'emparer de l'intelligence artificielle, qui va proliférer et faire sentir ses effets de nombreuses façons, étranges et magnifiques", prévoit-il. Bientôt, peut-être, chacun pourra se faire fabriquer son propre tableau en nourrissant un logiciel de multiples exemples de ses tableaux préférés. "Un privilège réservé autrefois uniquement aux très riches".