L'art à la lumière des écrits de Sade au Musée d'Orsay

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 19/10/2014 à 17H40
A droite, Paul Cézanne, "La tentation de Saint Antoine", 1877, Paris, Musée d'Orsay - A gauche le marquis Donatien de Sade, gravure du début du XIXe siècle, photo colorisée

A droite, Paul Cézanne, "La tentation de Saint Antoine", 1877, Paris, Musée d'Orsay - A gauche le marquis Donatien de Sade, gravure du début du XIXe siècle, photo colorisée

© A droite, RMN -Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski - A gauche collection Roger-Viollet / AFP

Si la violence sexuelle n'était pas absente de la peinture avant le XIXe siècle, les écrits du marquis de Sade en ont fait depuis une préoccupation majeure de la peinture. C'est ce qu'entend montrer la dernière grande exposition du Musée d'Orsay (jusqu'au 25 janvier 2015).

On connaissait l'influence des écrits de Sade  sur des auteurs comme Baudelaire, Flaubert, Huysmans ou Apollinaire. On découvre avec "Sade, attaquer le soleil" comment il a aussi influencé des artistes comme Delacroix, Rodin ou Degas, mais aussi Géricault, Ingres, Gustave Moreau, et même Cézanne. Sans oublier Picasso et les surréalistes, les seuls à s'en réclamer ouvertement.
 
De Fragonard à Francis Bacon, d'Odilon Redon à Man Ray, confrontant peinture, sculpture, dessin, photo, l'accrochage serré concocté par Annie le Brun, spécialiste du célèbre marquis, et Laurence des Cars, grande spécialiste de l'art du 19e, explore "le monde à l'envers" de l'auteur des "Cent vingt journées de Sodome", mort en  décembre 1814.

Reportage T. Choupin / F. Blévis / J. Denoyelle

https://videos.francetv.fr/video/NI_152723@Culture

 
La liaison entre désir et férocité inhérente à l'homme ?
 
La "liaison qu'il a mise en évidence entre le désir et la férocité, qui, à ses yeux, est inhérente à l'homme, hante complètement la peinture", explique  Annie Le Brun. "Cette exposition est l'histoire de cette révolution souterraine", dont "Scène de guerre au Moyen-Age" d'Edgar Degas "pourrait être le tableau-symbole". Une oeuvre représentant des hommes à cheval qui tirent à  l'arc sur des femmes nues.
 
"Degas a souvent représenté les corps dans une liberté  absolue, y compris avec une forme de violence, d'abandon", ajoute Laurence  des Cars, directrice du Musée de l'Orangerie.
 
Mais les peintres du 19e ne sont pas les premiers à avoir représenté des corps nus et des scènes de viols ou d'enlèvements, fréquents aux siècles précédents, sous le couvert de scènes mythologiques. Pour Annie Le Brun, "l'influence plus ou moins occulte de Sade  va aider les artistes à se dégager  de ces modes de représentation traditionnels".
Edgar Degas, "Scène de guerre au Moyen-Age", 1865, Paris, musée d'Orsay

Edgar Degas, "Scène de guerre au Moyen-Age", 1865, Paris, musée d'Orsay

© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Gérard Blot
 
Rodin, un artiste obsédé par le désir
 
Géricault dessine une "Scène de cannibalisme sur le Radeau de la Méduse",  Delacroix représente une "Médée furieuse", bien loin des standards classiques. Et le premier à franchir le pas de la représentation sanglante n'est autre que Rodin illustrant le "Jardin des supplices" d'Octave Mirbeau.
 
"S'il y a un artiste qui est obsédé par la question du désir, c'est Rodin" qui produit 10.000 dessins érotiques, dont plusieurs présentés à l'exposition, affirme Annie le Brun, qui voit "aussi chez lui une violence incroyable".
 
Si "le 19e siècle n'a pas découvert la violence amoureuse", il va en faire une de ses préoccupations majeures", écrit Annie Le Brun, poète et essayiste, auteur notamment de "Soudain un bloc d'abîme, Sade " (1993.). Avec "Angélique", Ingres réinvente la figure ambiguë de la jeune captive et Cézanne signe en 1867  un "Enlèvement" à l'inquiétante atmosphère.
Charles-François Jeandel, "Deux femmes nues attagées, allongées sur le côté", entre 1890 et 1900, cyanotype, Paris, musée d'Orsay

Charles-François Jeandel, "Deux femmes nues attagées, allongées sur le côté", entre 1890 et 1900, cyanotype, Paris, musée d'Orsay

© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt
 
Un premier Cézanne sexuel et violent
 
"Le premier Cézanne est très sexuel, lyrique, violent", souligne Laurence des Cars, "c'est intéressant de le remettre dans ce fil-là", comme "d'autres oeuvres qui sont relues dans le contexte sadien".
 
"Le choix est plutôt français, un peu germanique avec le Suisse Johann Heinrich Füssli ou l'Autrichien Alfred Kubin. Vous ne trouverez pas beaucoup d'impressionnistes", plaisante-t-elle.
Eugène Delacroix, "Chasse aux lions" (1854, esquisse), Musée d'Orsay

Eugène Delacroix, "Chasse aux lions" (1854, esquisse), Musée d'Orsay

© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Gérard Blot
  
L'accrochage ponctué de citations de Sade
 
Labyrinthique et mystérieuse, la scénographie a pris aussi le parti du sombre. Les accrochages sont ponctués de citations de Sade : "Chacun a sa manie, nous ne devons jamais ni blâmer, ni nous étonner de celle de personne", ou "le crime est une volupté comme une autre".
 
Intitulée "Voir dans la nuit", une salle présente des écorchés en cire d'Honoré Fragonard et des planches anatomiques de Jacques-Fabien Gautier-d'Agoty. Mais les cires de femmes éventrées qui, lors de son voyage en Italie, avaient davantage ému le jeune Donatien Alphonse François de Sade  que les sculptures de Michel-Ange, sont restées dans leur pays : trop fragiles pour être déplacées. 

Sade. Attaquer le soleil, Musée d'Orsay, 1 rue de la Légion d'Honneur, Paris 7e
Tous les jours sauf lundi, 9h30-18h, le jeudi jusqu'à 21h45
Tarifs : 11€ / 8,50€
Du 14 octobre au 25 janvier 2015