Gauguin de la céramique à la toile, un artiste multiple au Grand Palais

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 23/10/2017 à 15H55, publié le 20/10/2017 à 10H24
A gauche, Paul Gauguin, "La ronde des petites bretonnes", 1888, Washington, National Gallery of Art, collection de Mr et Mme Paul Mellon - A droite, Paul Gauguin, "Merahi metua no Tehamana (Les aïeux de Teha'amana)", 1893, Chicago, the Art Institute, don Mr. et Mrs.Charles Deering McCormick

A gauche, Paul Gauguin, "La ronde des petites bretonnes", 1888, Washington, National Gallery of Art, collection de Mr et Mme Paul Mellon - A droite, Paul Gauguin, "Merahi metua no Tehamana (Les aïeux de Teha'amana)", 1893, Chicago, the Art Institute, don Mr. et Mrs.Charles Deering McCormick

© A gauche © National Gallery of Art, Washington - A droite © the Art Institute of Chicago

On connait Paul Gauguin peintre, on sait moins qu'il a travaillé la céramique et le bois, matériaux sur lesquels il a inscrit des motifs qu'il retravaillait sans cesse en les transformant et en les transposant dans de nouveaux univers. Le Grand Palais nous fait découvrir tous ces aspects de l'œuvre de l'artiste et nous permet de voir ou revoir de très belles peintures (jusqu'au 22 janvier 2018).

C'est un personnage complexe dont l'œuvre est multiple et inattendue qu'on découvre au Grand Palais, où sont exposées 230 œuvres de Paul Gauguin (1848-1903). 54 peintures dont de nombreuses merveilles, venant de Londres, des Etats-Unis, de Moscou, qu'on n'a pas souvent l'occasion de voir et qu'on découvre ou redécouvre avec joie. Mais aussi 29 céramiques, 35 sculptures et objets, 14 blocs de bois, 67 gravures et 34 dessins qui révèlent un artiste qui a passé sa vie à expérimenter.

Une vie à expérimenter

Paul Gauguin est autodidacte et a décidé tardivement, après un krach boursier en 1882, de se consacrer entièrement à son art. Il a alors 34 ans. Avant, il a passé cinq ans dans la marine marchande où il a peut-être pris l'habitude de sculpter des objets en bois (plus tard, il fabriquera des sabots, des cannes et autres objets du quotidien qu'il utilise lui-même). Puis il a été courtier à la Bourse de Paris.
 
Très vite, Gauguin varie les techniques : sur les pas de Degas, il réalise quelques portraits en cire de ses enfants. Les débuts sont difficiles et il apprend la céramique en 1886, espérant en tirer de l'argent. Il ne se contente pas de décorer des formes réalisées par d'autres, il monte lui-même ses pièces, partant toujours d'une forme utilitaire, pot, vase ou même jardinière, à laquelle il donne souvent une forme étrange.
Paul Gauguin, "Vase avec Léda et le cygne", hiver 1887-1888, collection particulière

Paul Gauguin, "Vase avec Léda et le cygne", hiver 1887-1888, collection particulière

© Collection particulière

Des "sculptures céramiques"

Ce qu'il appelle ses "sculptures céramiques" sont ensuite transformées en têtes, en bustes, ornées de décors gravés ou peints avec des oxydes et des engobes (enduits à base de terre délayée). Il crée ces motifs ou les reprend de ses peintures. Il a produit une centaine de ces céramiques dont soixante sont conservées.
 
"Gauguin a fait aussi beaucoup d'objets utilitaires du quotidien. Ca fait partie du mythe Gauguin, tel qu'il se construit lui-même, puisqu'il utilisait ses cannes, il marchait dans ses sabots, il avait un costume breton", raconte Ophélie Ferlier-Bouhat, co-commissaire de l'exposition. "Ca peut sembler anecdotique mais ça fait partie vraiment de son art", ajoute-t-elle. Et cette partie de son art est largement représentée dans l'exposition du Grand Palais, comme par exemple un gros buffet qu'il a créé avec Emile Bernard, chacun des artistes ayant sculpté le décor d'un côté du meuble.
 
Gauguin pratique aussi la gravure mais de façon assez personnelle. Une fois qu'il a fait une première impression, il retaille la matrice en bois, tire à nouveau, et on peut avoir ainsi une série d'impressions aux rendus très différents.
Paul Gauguin, "Laveuses à Arles", dit aussi "Lavandières", 1888, Bilbao, Museo de Bellas Artes de Bilbao

Paul Gauguin, "Laveuses à Arles", dit aussi "Lavandières", 1888, Bilbao, Museo de Bellas Artes de Bilbao

© Bilboko Arte Ederren Museoa - Museo de Bellas Artes de Bilbao

La Bretagne, laboratoire de motifs

Au début des années 1880, ami de Pissarro, admirateur de Degas, Gauguin a fréquenté le milieu des impressionnistes. Les années 1886 à 1889 sont décisives dans l'évolution de son travail : de la Bretagne à Arles en passant par la Martinique, il va y inventer des motifs qu'il exploitera plus tard à Tahiti et peindre par aplats de couleurs vives cernés d'un trait sombre. Ses séjours loin de Paris répondent à un désir d'inconnu, "un désir qui le poursuit toute sa vie et qui le pousse à aller toujours vers des endroits qu'il ne connait pas et dont il pense qu'ils seront moins pervertis par la civilisation", raconte la commissaire. Une "terrible démangeaison d'inconnu qui me fait faire des folies", écrira-t-il à Emile Bernard en 1889.
 
A Pont-Aven, Gauguin travaille sur le motif de la ronde, qu'il a créé d'abord autour d'une céramique, puis sur la toile, avec notamment cette magnifique ronde brisée de Bretonnes qui serpente dans le paysage ("La ronde des petites Bretonnes", 1888). Il abandonne la peinture sur le motif des impressionnistes : "Ne copiez pas trop d'après nature. L'art est une abstraction", écrit-il.
 
Il y a le motif de la femme assise, de la ramasseuse de fagots. Deux femmes côte à côte se parlent ou pas et ne se regardent pas forcément : ce sont d'abord des Bretonnes et plus tard, souvent, des Tahitiennes. On retrouve les lavandières bretonnes de Pont-Aven devenues arlésiennes dans deux toiles magnifiques de couleurs, peintes par Gauguin en 1888, quand il rejoint Van Gogh dans la cité du sud de la France.
Paul Gauguin, "Mahana no atua (Le jour de Dieu)", 1894, Chicago, the Art Institute, Helen Birch Bartlett Memorial Collection

Paul Gauguin, "Mahana no atua (Le jour de Dieu)", 1894, Chicago, the Art Institute, Helen Birch Bartlett Memorial Collection

© the Art Institute of Chicago

A Tahiti, une mythologie réinventée

Les jeunes baigneurs bretons mènent Gauguin à la magnifique Ondine qu'il jette dans une vague verte japonisante : le motif voyage de la toile ("Dans les vagues", 1889), à une plaque de bois sculptée, "Soyez mystérieuses" (1890), taillée au Pouldu.  
 
Poussant toujours plus loin son désir d'ailleurs, Gauguin s'embarque en 1891 pour la Polynésie où "il pense vraiment trouver encore le Tahiti d'avant la colonisation et d'avant l'évangélisation". Mais l'évangélisation, protestante et catholique, a déjà fait son œuvre et "les coutumes traditionnelles tahitiennes ne sont plus sous ses yeux", souligne Ophélie Ferlier-Bouhat. Qu'à cela ne tienne, "très vite, il cherche à réinventer un nouveau monde" et s'éloigne de plus en plus du réel.
 
La commissaire attire l'attention sur deux toiles, deux scènes proches où deux femmes sont assises côte à côte. Dans le premier, de 1891 ("Femmes de Tahiti", musée d'Orsay), la mer est simplifiée mais on pourrait être face à une scène observée. Dans la deuxième, un tableau du musée Pouchkine de Moscou ("Eh quoi ! Tu es jalouse ?", 1892), le sable est devenu rose et la végétation qui se reflète dans l'eau forme une image fantastique dont on ne reconnaît pas le motif : "C'est typique de Gauguin : dès la période bretonne, il a dit qu'il ne fallait pas peindre ce qu'on avait sous les yeux mais choisir des couleurs passées par le filtre de la subjectivité" de l'artiste, souligne Ophélie Ferlier-Bouhat.
Paul Gauguin, "Ahaoe feii ? (Eh quoi ! Tu es jalouse ?)", 1892 Moscou, musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine

Paul Gauguin, "Ahaoe feii ? (Eh quoi ! Tu es jalouse ?)", 1892 Moscou, musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine

© The Pushkin State Museum of Fine Arts, Moscou

Fasciné par les Tahitiennes et leur silence

Gauguin donne des titres tahitiens, mystérieux, à ses œuvres. On ne sait pas trop ce que veut dire "Eh quoi ! Tu es jalouse ?" "Ces titres n'expliquent jamais véritablement le sujet, ça le complexifie encore, et c'est ce qui rend les œuvres aussi énigmatiques", souligne la commissaire.
 
Le peintre est fasciné par les figures un peu massives des Tahitiennes, par le lien avec la nature conservé dans cette région du monde alors l'Occident tend à l'avoir perdu, et par la tranquillité et le mystère qu'il observe chez ses habitants. "Je comprends pourquoi ces individus peuvent rester des heures, des journées assis sans dire un mot et regarder le ciel avec mélancolie. Je sens tout cela qui va m'envahir", écrit-il au moment où il découvre ce nouveau monde.
Paul Gauguin, "Oviri", 1894, grès partiellement glaçuré, Paris, musée d'Orsay

Paul Gauguin, "Oviri", 1894, grès partiellement glaçuré, Paris, musée d'Orsay

© Rmn-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski


Des statues inspirées des tikis marquisiens, dans des postures de bouddha

La culture traditionnelle et les dieux tahitiens ont disparu rapidement avec la colonisation et l'évangélisation, alors Gauguin les réinvente en s'appuyant sur un ouvrage écrit par un Occidental, "Voyage aux îles du grand océan", de Jacques-Antoine Moerenhout", et en empruntant aux religions d'autres îles du Pacifique sud, comme l'île de Pâques ou les Marquises.
 
Inspiré par les tikis, statues marquisiennes, il sculpte dans le bois des divinités de son invention, auxquelles il mêle encore d'autres références, les imaginant par exemple dans la position d'un bouddha.
 
Sa dernière céramique, réalisée lors d'un dernier séjour parisien, est d'une grande puissance : en forme de vase comme toujours, cette "tueuse" qui terrasse une louve et étreint son louveteau est une image de la mort. D'ailleurs il souhaitera qu'on mette "Oviri" (1894) sur sa tombe et c'est une copie qui s'y trouve.
Paul Gauguin, "Manaó tupapaù (L'Esprit veille, dit aussi L'Esprit des morts veille)", 1892, Buffalo, New-York, collection Albright-Knox Art Gallery, collection A. Conger Goodyear

Paul Gauguin, "Manaó tupapaù (L'Esprit veille, dit aussi L'Esprit des morts veille)", 1892, Buffalo, New-York, collection Albright-Knox Art Gallery, collection A. Conger Goodyear

© Albright-Knox Art Gallery


Le cauchemar de la vahiné

Et dans ses peintures, Gauguin introduit un esprit des morts tahitien, un "tupapau", un des rares vestiges de la culture traditionnelle : dans "L'Esprit veille", drôle de tableau inspiré d'un cauchemar de sa vahiné, la jeune fille est allongée sur son lit tandis qu'une figure couverte d'une cape à capuche noire se tient derrière le lit et la regarde.
 
La dernière maison-atelier de Gauguin, aux îles Marquises, où il est mort en 1903, a été reconstituée en projection numérique 3D, et, surtout, plusieurs éléments du décor extérieur en bois sculpté ont été rassemblés, surmontés de l'inscription "Maison du jouir". On est loin de l'"Intérieur du peintre, rue Carcel", peint à Paris en 1881 alors qu'il était encore courtier à la Bourse, même si des détails de la toile, révélant des traits de l'artiste, pouvaient annoncer son évolution.
A gauche, Paul Gauguin, "Dans les vagues", 1889, huile sur toile, Cleveland, The Cleveland Museum of Art, don de Mr et Mme William Powell Jones - A droite, Paul Gauguin, "Soyez mystérieuses", 1890, bois de tilleul, Paris, musée d'Orsay

A gauche, Paul Gauguin, "Dans les vagues", 1889, huile sur toile, Cleveland, The Cleveland Museum of Art, don de Mr et Mme William Powell Jones - A droite, Paul Gauguin, "Soyez mystérieuses", 1890, bois de tilleul, Paris, musée d'Orsay

© A gauche © The Cleveland Museum of Art - A droite © Rmn-Grand Palais (musée d’Orsay) / Tony Querrec