"DAU" : la sulfureuse expérience artistique russe s'empare de Paris

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox
Mis à jour le 25/01/2019 à 09H21, publié le 23/01/2019 à 17H35

Le projet fou et mystérieux sur lequel Ilya Khrzhanovsky travaille depuis 12 ans va enfin se matérialiser du 24 janvier au 17 février. Mené simultanément au théâtre du Châtelet, au théâtre de la Ville et au Centre Pompidou, le projet compte sur la participation de personnalités françaises comme Gérard Depardieu et Isabelle Huppert. "DAU" promet une expérience artistique jamais vue auparavant.

En 1909, les Parisiens découvraient avec stupeur les Ballets russes qui allaient révolutionner l'art au 20e siècle. Plus d'un siècle plus tard, la capitale accueille "DAU", projet titanesque d'un réalisateur russe qui prétend mener un changement similaire.

Un "voyage" dans la Russie soviétique

C'est essentiellement un film, ou plutôt des films qui vont déborder un peu du grand écran pour devenir une expérience immersive qui se veut inédite (et interdite aux moins de 18 ans). Après avoir demandé des "visas" (6 heures, 24 heures ou accès illimité), payé 35 à 150 euros et troqué son portable contre un "DAU phone" qui servira de guide, le public est invité à un "voyage" dans la Russie de 1938 à 1968 en parcourant des salles au décor soviétique, bustes de Marx, portraits de Lénine et meubles authentiques à l'appui.
Réplique d'une chambre typique de l'ère soviétique, qui fait partie du projet "DAU'

Réplique d'une chambre typique de l'ère soviétique, qui fait partie du projet "DAU'

© SABINE GLAUBITZ / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE

Le visiteur choisit ensuite de voir certains des 14 long-métrages dans des salles ou des cabines installées à travers les théâtres. Isabelle Huppert, Fanny Ardant ou Gérard Depardieu ont prêté leur voix à la traduction en français. Impossible de voir l'ensemble des 700 heures de rushs, surtout si, en plus, on veut également assister à un concert surprise du chef d'orchestre superstar Teodor Currentzis ou de Massive Attack, à la dernière performance de Marina Abramovic ou de Romeo Castellucci ou encore à l'ultime création de Brian Eno. 

Une nouvelle expérience artistique

Après le film, le visiteur peut décider de discuter avec un psychologue, un (vrai) chaman venu de Sibérie, participer à une conférence ou à une expérimentation scientifique. Ciné-réalité? Immersion pluridisciplinaire? "Il manque un mot pour expliquer "DAU", on ne l'a pas encore trouvé", sourit Martine d'Anglejan-Chatillon, productrice exécutive. "Mais j'ai l'intuition que c'est un projet clé qui va changer la manière dont le public va vivre une expérience artistique", précise-t-elle. "Aller voir un film ne suffira plus".
Une des installations du projet "DAU" au Théâtre du Châtelet

Une des installations du projet "DAU" au Théâtre du Châtelet

© PHILIPPE LOPEZ / AFP

Comment ont été réalisés les 15 films ?

"DAU", c'est une contraction du nom du Prix Nobel de physique et scientifique soviétique Lev Landau (1908-1968) sur qui Khrzhanovsky voulait faire un biopic.

Mais son imagination débridée poussa l'artiste à faire construire un site scientifique "soviétique" à Kharkiv en Ukraine là où travaillait Lev Landau. Pendant près de trois ans (de 2009 à 2011), après avoir quitté leur quotidien, plus de 400 personnes y ont "vécu", avec une caméra qui les filmait par intermittence, pilotée par Jürgens Jürges, le chef opérateur légendaire de Fassbinder. Résultat une oeuvre monstre de 15 films qui se présente comme une immersion dans un monde clos et totalitaire. 
Mannequin en cire du neuro-scientifique américain James Fallon, qui a participé au projet "DAU", dans le cadre d'une des installations

Mannequin en cire du neuro-scientifique américain James Fallon, qui a participé au projet "DAU", dans le cadre d'une des installations

© PHILIPPE LOPEZ / AFP

400 personnes filmées dans un monde clos et totalitaire

De vrais cuisiniers, mendiants, scientifiques et même criminels "jouaient" leur propre vie, sans aucun script, mais comme "citoyens soviétiques" (avec nourriture et vêtements d'époque). Ce n'est plus un film dans un film, mais une vie dans la vie. "On ne peut même pas dire qu'ils jouaient; il faut repenser ce terme", affirme à l'AFP Ruth Mckenzie, directrice artistique du Châtelet.
Scène de "DAU" au Théâtre du Châtelet

Scène de "DAU" au Théâtre du Châtelet

© PHILIPPE LOPEZ / AFP

"Ils se sont aimés, se sont détestés, il y a eu 16 bébés nés", ajoute-t-elle. "Ils savent qu'une équipe les filme, ce n'est pas "Big Brother"". Le film visionné par l'AFP, axé sur le personnage de Lev Landau (incarné par Teodor Currentzis, l'une des rares personnes à ne pas jouer son propre rôle), ne montre aucune violence. Dans d'autres films, la presse a évoqué des scènes sexuelles à la limite du supportable, mais les défenseurs du projet réfutent l'idée d'une quelconque coercition. Le coût, "plusieurs dizaines de millions d'euros", a été couvert quasi-totalement par Serguei Adoniev, l'un des pionniers de la 4G en Russie.

Ces films vont donc émailler le parcours parisien, interdit aux moins de 18 ans. Tout dans ce projet immersif est hors normes. L'expérience, qui voyagera à Londres, aurait dû démarrer à Berlin mais la presse s'était émue de l'autre idée folle qu'avait eue le réalisateur : reconstruire le mur de Berlin !


Pour accéder à l’univers DAU, il faut  se procurer un visa de 6 heures, 24h ou illimité au Visa Center situé sur la Place du Châtelet. A découvrir 7 jours sur 7 et 24h sur 24. Pas d'appareils électroniques, des casiers sont disponibles à l'entrée à cet effet.