A la Philharmonie, Anna Netrebko, royalement "divina", avec monsieur en prince consort

 

CONCERT: Anna Netrebko, soprano et Yusif Eyvazov, ténor: airs et duos de Verdi, Puccini et d'autres...

On a eu à peine le temps d'apprécier une ouverture de "La Traviata" élégante, joliment défendue par Jader Bignamini et l'orchestre national de Belgique, qu'elle entre. Souriante, et en valsant!

Mais elle n'est pas seule. La valse se danse à deux. Lui est un peu plus emprunté, engoncé dans son smoking de chanteur.

UNE ROBE DE FAILLE ROUGE CERISE

De toute façon on n'a d'yeux que pour elle. Les cheveux auburn, les pommettes hautes, le beau visage, épanouie, heureuse. Les mauvaises langues la prétendaient grossie. Ce n'est pas vrai. La Netrebko a des formes, et des formes qui lui vont bien. Comme cette robe de faille rouge cerise, en double corolle, l'une des corolles plus rouge que cerise, l'autre plus cerise que rouge. Une robe qu'aurait pu porter Violetta. Et justement ils entonnent le fameux "Libiamo" de Violetta et d'Alfredo, mais évidemment sans les choeurs.

Chez Verdi, c'est Alfredo qui commence. Là aussi....

 Déjà en train de valser à Saint-Pétersbourg! C) Igor Russak/Sputnik

Déjà en train de valser à Saint-Pétersbourg! C) Igor Russak/Sputnik

MONSIEUR DANS L'OMBRE DE MADAME...

Et l'on sent aux premières notes l'enjeu qui repose sur les épaules de Yusif Eyvazov. Ténor azerbaïdjanais à la déjà longue carrière et monsieur Netrebko depuis deux ans. La puissance de la voix est incontestable mais le vibrato un peu incontrôlé. Le timbre, d'un beau métal, est "dans le masque", peinant à s'épanouir. On met cela sur le compte du trac: se faire adouber du public grâce à madame est toujours délicat. Même si cela est de plus en plus fréquent, y compris dans le sens inverse: Alagna, il y a peu, en récital avec madame, Aleksandra Kurzak, et d'ailleurs c'est celle-ci qu'on retrouvera à Bastille en Micaëla dans le prochain "Carmen" aux côtés d'Alagna-Don José. Et cela peut finir par agacer: on se souvient de Montserrat Caballé qui, à force d'imposer sa fille, Montserrat Marti, dans tous ses récitals, avait fini par attirer sur la tête de la malheureuse des critiques assassines et plutôt injustifiées, à l'écouter sur YouTube. Car, en plus, on compare toujours avec celui ou celle qui rayonne, et vous sert de marchepied.

VOIX RAYONNANTE, BAISERS VERS LA SALLE

Et Netrebko, quand elle reprend "Libiamo" à son tour, rayonne: le timbre a gagné en rondeur, en moelleux, l'aisance est souveraine, son plaisir de chanter communicatif, et son bonheur nous gagne. Elle utilise le petit espace devant le chef et autour de l'orchestre pour bouger, se déplacer, donner corps aux personnages qu'elle va incarner, au moins un minimum; et c'est une excellente idée, qui cesse de figer le principe d'un récital planté en centre-scène. Elle le fait d'ailleurs avec beaucoup d'aisance mais lui ne s'y risque pas. Il sort, elle enchaîne alors (on est en début de concert, la voix ne s'est pourtant pas complètement chauffée) trois des airs (qui n'en font qu'un) les plus difficiles de "Traviata": le "E strano", le "Follie! Follie!" et le "Sempre libera" sur son rythme der cavatine "alla Bellini".

Même quand elle chante de dos -pour ne pas oublier le public "de trois quarts" de la Philharmonie; et on a eu la bonne idée de condamner l'arrière-scène!- , on est frappé, dans cette immense vaisseau, par la puissance souveraine de la voix, la caractérisation du jeu, la beauté des aigus, qui sont parmi les plus redoutables: la passion de Violetta est sensible, et sa mélancolie, sans qu'elle joue jamais la victimisation du personnage. Dans le "Sempre libera", quelques notes trillées sont moins évidentes, ce sera la seule "paille" technique dans une soirée, de ce point de vue, exemplaire. Même son italien, encore un peu "mâchonné" a fait de considérables progrès (un des gros défauts de Netrebko à ses débuts était sa prononciation hasardeuse, y compris en russe, sa langue maternelle)

Et la dame sort en envoyant des baisers. Cela promet...

Eyvazov et Bignamini ont échangé leur place... C) Anne Gubian

Triomphante... C) Anne Gubian

LES TRIPLES SALTOS D'UN TENOR

Eyvazov revient, il va chanter un "tube" de ténor, le "Di quelle pira" du "Trouvère", précédé de l'introduction ("Ah! si ben mio"). Bon! Bien dans le médium (c'est bien le moins! ) aigus un peu tirés (c'est dirigé très vite) et, trop souvent, quand il les réussit, on a l'impression de voir un patineur qui vient de négocier un triple salto alors que le talent des stars, c'est que le plus difficile est pour eux l'évidence. Quand Netrebko et lui reviennent pour le grand duo du "Bal Masqué", "Teco io sto!" (cette première partie est uniquement verdienne!), on se dit que sans le vouloir elle va le manger tout cru.

Ce n'est pas le cas. Il a pris de l'assurance. Mais il y a des décalages (ont-ils tant que ça l'habitude de chanter ensemble?), sa précipitation à lui est un peu frénétique, à côté d'elle toujours souveraine; et surtout elle paraît conduire ce duo, alors que, dans l'écriture de Verdi, c'est évidemment l'inverse. Grande qualité: avec un orchestre tonitruant, et c'est un choix, apparemment, leurs voix réussissent à passer sans hurler, celle de monsieur se détendant peu à peu pour trouver sa naturelle puissance.

Entre-temps on sera passé par le chaud et le froid avec l'orchestre national de Belgique: une très mauvaise ouverture de "La force du destin", prise "forte", donc sans mystère, avec, brusquement des pianos hors de propos, un chef sans conception et dirigeant à la hache, des cuivres d'une raideur et d'une brutalité désagréables. Le "Prélude" du "Bal masqué" sera mieux, sans être extraordinaire.

 A Moscou en octobre, avant la première de "Manon Lescaut" C) AFP PHOTO / YURI KADOBNOV

A Moscou en octobre, avant la première de "Manon Lescaut" C) AFP PHOTO / YURI KADOBNOV

LES AIGUS ROYAUX DE "TURANDOT"

Voici une deuxième partie autour de Puccini et des véristes, qui recoupe partiellement le disque qu'Anna Netrebko a publié chez DG à l'automne, "Verismo". Et qui annonce, semble-t-il, quelques prises de rôles futurs et ce vers quoi elle veut aller. La robe a changé: très "comtesse du XVIIIe siècle", fond blanc et piqués de fleurs. Monsieur, lui, a toujours le même smoking.

Et d'emblée, après une intervention dans le rôle du Mandarin d'un troisième larron, la basse Luc Bertin-Hugault, jeune français qui a été professeur avant de "faire chanteur" et qui peut considérer comme un grand honneur d'intervenir durant une minute avant la diva Netrebko, d'ailleurs d'un beau timbre de baryton plus que de basse, la revoici. Le premier air de Turandot, "In questa reggia": la cruelle princesse chinoise de Puccini, cruelle mais que l'amour vaincra, sinon on ne serait pas à l'opéra, arrive au milieu de l'oeuvre. Dans son disque Netrebko chante cet air-là, et aussi un air de Liu, la petite esclave sacrifiée, à laquelle son type de timbre la destinait plutôt, croyait-on: pour incarner Turandot, il faut des voix larges, immenses, quasi wagnériennes. Mais, à ce qu'on a entendu, et qui était le plus beau moment de la soirée selon moi, on tient enfin une Turandot, ce qui n'est pas si fréquent: aigus royaux, longueur incroyable du souffle, présence hallucinante, rien qu'à faire simplement, dans sa belle robe, le tour de l'orchestre. Et surtout incarnation magistrale, réussissant à faire passer en quelques instants aussi bien la froideur de Turandot, sa détermination, que des sentiments qui ne demandent qu'à naître dans ce coeur sans flamme; bref le feu sous la glace. Et l'on est tout triste de découvrir dans des interviews que cette prise de rôle-là n'est pas (encore?) sa priorité.

DECLINAISON VERISTE

C'est frappant dans le "Andrea Chenier" de Giordano: le vérisme va mieux à Eyvazov, et beaucoup mieux quand il ne force pas son timbre. Le personnage existe, c'est un grand air de sentiment ("Colpito qui m'avete"), exigeant, qui a un contenu social (Chénier y perdra la tête et la vie, deux jours avant la chute de Robespierre) et Eyvazov le fait assez bien passer. L'orchestre, lui aussi, et son chef, Jader Bignamini, sont plus à l'aise avec le vérisme: deux pages connues en forme d'intermezzi, celui de "Cavalleria Rusticana" de Mascagni -cordes de l'orchestre d'un juste lyrisme-, celui du "Manon Lescaut" de Puccini, beaux solos du trio à cordes, émotion discrète, mais au détriment de la ligne générale.

Andrea et Maddalena avant d'affronter la mort? C) Anne Gubian

Andrea et Maddalena avant d'affronter la mort? C) Anne Gubian

Et, des deux plus célèbres opéras véristes, rien ne sera chanté de ce "Cavalleria Rusticana" mais deux extraits du "Paillasse" de Leoncavallo: pour la Netrebko le "Qual fiamma... Stridono lassu!" de Nedda, joliment enlevé mais avec un brin d'indifférence. Pour Eyvazov, l'air de Canio: "Vesti la giubba" qui se termine par le fameux "Ris donc, Paillasse" ("Ridi, Pagliaccio"): Eyvazov l'entonne avec force et rage, la caractérisation amère du personnage soutenu par la voix enfin présente, presque soulagé qu'il est peut-être de chanter en étant lui-même et heureux de sentir le public parisien en train de l'adopter.

LES DEUX AMANTS SE TIENNENT LA MAIN

Le dernier duo ne dérogera pas: retour à "Andrea Chenier"

C'est la fin de l'oeuvre: Maddalena a accepté de mourir avec Chénier, ils attendent la charrette fatale. Les deux amants se tiennent la main, Maddalena et Andrea comme Anna et Yusif. Torrent d'émotion, voix de très belle puissance qui font assaut de sentiments, orchestre emporté par le même lyrisme même si, à ce jeu-là, c'est toujours la star Netrebko qui a un peu d'avance: "Viva la morte insiem" ( "Vive la mort ensemble") lancent-ils jusqu'au dernier balcon. On la leur souhaite le plus tard possible!

Mais ce n'est pas fini.

Il y a d'abord le triomphe des applaudissements, les gens qui se lèvent, ceux qui hésitent. Ceux qui surgissent du fond de la salle, tendant leur petit bouquet, rituel à la fois pathétique et touchant. Car les bouquets seront reçus négligemment par Netrebko et posés au pied de l'estrade du chef; celui offert à Eyvazov sera d'ailleurs aussitôt (re)jeté vers le public. Arrivent les bouquets officiels: ceux-là, on fait l'effort de les garder.

Longue vie aux amoureux! C) "Franz Gruber/APA-PictureDesk via AFP")

Longue vie aux amoureux! C) "Franz Gruber/APA-PictureDesk via AFP"

"BELLA! DIVINA!"

On entend quelqu'un crier: "Bella!" Quelqu'un d'autre en écho: "Divina!". Elle est rayonnante, elle agite la main vers nous, très "Elizabeth II dans son carrosse" Elle part... elle revient: ciel, un bis! C'est l'extase. Elle entonne un très joli "O mio babbino caro" ("Gianni Schicchi" de Puccini), tube absolu qui a un avantage: durer 2 minutes 20, on peut aller se coucher plus vite. Triomphe. Elle sort. Il revient. Ciel, un autre bis (de sa part à lui, pense-t-on, c'était moins nécessaire): le "Nessun dorma" (Puccini encore: "Turandot") qui a un avantage, e viva Puccini, ne durer que 2 minutes 25, on peut aller se coucher, etc... Triomphe, mais pas, tout de même, de standing ovation. Il sort. Ils reviennent. Salle étranglée de bonheur. Il entonne "Non ti scordar di me" Tiens, se dit-on, c'est la chanson napolitaine d'Ernesto de Curtis, qui était le bis favori de Pavarotti. Ecrit pour ténor. Et elle, que fait-elle là? Eh! bien, elle reprend le second couplet, puisque les tessitures sont voisines. On aura au moins entendu un inédit: le "Non ti scordar..." chanté par une soprano.

Cette fois toute la salle est debout.

Ils sortent enfin, mais c'est tout juste s'ils n'allaient pas échanger un baiser devant nous. Presse people, si vous saviez ce que vous perdez, à ne suivre que les aventures de Kendji et de son permis de conduire...

Sauf que, dans la grande Philharmonie qui se vide peu à peu, les bouquets sont toujours au pied de l'estrade...

Récital Anna Netrebko (soprano), Yusif Eyvazov (ténor), Luc Bertin-Hugault (basse), Orchestre national de Belgique, dir. Jader Bignamini: airs, duos, morceaux d'orchestre de Verdi, Puccini, Mascagni, Leoncavallo, Giordano, Philharmonie de Paris, grande salle, le 27 février