La touche Lissner sur la saison de l'Opéra 2016-2017

Benjamin Millepied, Stéphane Lissner et Philippe Jordan à la conférence de presse C)FRANCOIS GUILLOT

Retour sur la présentation des programmes de la saison de l'Opéra 2016-2017.

DANS LA "ROTONDE DU GLACIER"

Colmater les brèches et consolider. Il était diablement intéressant d'observer, sagement assis devant pas mal de journalistes (plus que d'habitude, me suis-je laissé dire), Stéphane Lissner, encadré par Philippe Jordan, son directeur musical, et Benjamin Millepied, son toujours directeur de la danse puisqu'Aurélie Dupont ne prendra ses fonctions qu'en septembre. Un Millepied paisible et silencieux, buvant son gobelet de café pendant que Lissner et Jordan distillaient la partie opératique de la prochaine saison.

Cela se passait mercredi matin dans la jolie rotonde d'angle de Garnier, dite "Rotonde du Glacier", que connaissent tous les amateurs, où, les soirs de représentation, on est assez à l'écart du monde; et c'est d'ailleurs là, nous a annoncé Millepied, que sera dansé en mars 2017 "A bras-le-corps". "A bras-le-corps", c'est ce duo entre hommes qu'avaient créé Boris Charmatz et Dimitri Chamblas, qui avait imposé leurs noms et qu'ils avaient toujours refusé de donner à d'autres. Millepied l'a obtenu d'eux pour les danseurs de l'Opéra.

SAINT-SAENS, WAGNER ET BERLIOZ

Lissner a commencé à faire un bilan, puis dresser une ligne générale. Puis Philippe Jordan a remis en perspective la continuité d'une saison après l'autre: des cycles que l'on lance, des thématiques que l'on poursuit. Le cycle "grand opéra français du XIXe" (après "Faust") verra le monument "Samson et Dalila" de Saint-Saëns revisité par Damiano Michieletto, qui nous a offert l'an dernier un ébouriffant "Barbier de Séville" repris en ce moment. Seule bizarrerie, les voix en seront russes !. Le wagnérien Jordan, après "Les maîtres chanteurs de Nuremberg" à venir en mars, dirigera en janvier prochain "Lohengrin" avec Jonas Kaufmann. Le cycle Berlioz, commencé avec "La damnation de Faust", se poursuivra, mais en version de concert, avec "Béatrice et Benedict", cette oeuvre bizarre (c'est souvent le cas avec Berlioz, qui adorait l'opéra mais avait du mal à se plier à ses règles) de querelle amoureuse d'après le "Beaucoup de bruit pour rien" de Shakespeare. Version de concert car (dixit en substance Jordan) "il est difficile de lui donner une forme scénique": est-ce la conséquence de l'accueil houleux réservée à la "Damnation de Faust"? Pour compenser, c'est la crème des nouveaux chanteurs français qui seront sur le plateau, Stanislas de Barbeyrac, Stéphanie d'Oustrac, Sabine Devieilhe, Florian Sempey, sous la houlette des vétérans François Lis et Laurent Naouri.

Photo de la façade illuminée de l'Opéra Garnier prise le 08 novembre 2005 à Paris. AFP PHOTO JEAN-PIERRE MULLER / AFP / JEAN-PIERRE MULLER

Photo de la façade illuminée de l'Opéra Garnier prise le 08 novembre 2005 à Paris. AFP PHOTO JEAN-PIERRE MULLER / AFP /

"COSI FAN TUTTE" CHANTE ET... DANSE

Puis un cycle Mozart-da Ponte, inauguré par un "Cosi fan tutte" monté par la célèbre chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker.Avec (c'est conforme à l'oeuvre) de tous jeunes interprêtes mais aussi une collaboration voix-danse puisqu'interviennent et le corps de ballet et les danseurs de Rosas, la compagnie de Keersmaeker. L'idée est de reproduire le doublé (à venir en mars) "Iolanta/ Casse-Noisette" mais là, si l'on a bien compris, avec des interventions dansées à l'intérieur d'une oeuvre, "Cosi", qui n'en a pas. On n'en sait pas plus, et c'est intrigant

LE MONSTRUEUX HELIOGABALE

Ensuite on a eu droit à trois interventions passionnées et brillantes. D'abord Thomas Jolly qui, pour sa première mise en scène d'opéra, aura l'honneur d'ouvrir la saison (dès septembre) Ce sera, à Garnier, l'"Héliogabale" de Pier Francesco Cavalli, oeuvre très ambiguë écrite pour le carnaval de Venise,période où s'inversent et se mélangent sexes et classes sociales. Thomas Jolly, allure de gamin et grand sourire, parle du monstrueux Héliogabale presque comme un grand frère du monstrueux "Richard III" de Shakespeare qu'il vient de monter et de jouer à l'Odéon. Héliogabale, empereur à 14 ans, cruel, bisexuel, amateurs d'orgies, grand-prêtre d'un dieu, pour les Romains, idolâtre, et massacré par son peuple à dix-huit ans à peine.Belle entrée en matière mais les amateurs de baroque pourront regretter qu'il soit si peu représenté désormais à l'Opéra de Paris: l'oeuvre de Cavalli sera la seule de la saison, à l'exception des "Fêtes d'Hébé" de Rameau donnée par l'Académie à l'Amphithéâtre de Bastille.

LA (RE) DECOUVERTE DE RIMSKY-KORSAKOV

Dimitri Tcherniakov, dans un russe excité et volubile (mais la traductrice a assuré!) nous a présenté "La fille des neiges" (en avril 2017). Là, je buvais du petit lait. J'avais commencé quand Stéphane Lissner nous a annoncé qu'il 'y avait un compositeur qui lui tenait à coeur, qui avait composé des opéras magnifiques et très peu connus chez nous, et qu'il n'avait d'ailleurs pas l'intention d'en rester là, nous annonçant d'autres bijoux pour les saisons suivantes : ce compositeur, c'est Rimsky-Korsakov. Rimsky dont j'écoute depuis longtemps les ouvertures, celles de Sadko, de la Pskovitaine, de la Légende de la ville invisible de Kitège (quel programme!), que dirigeait magnifiquement le grand Evgueni Svetlanov; et puis aussi les suites d'orchestre du "Coq d'or" ou du "Tsar Saltan" (qui contient un certain "Vol du bourdon") car c'est le seul moyen d'entendre un peu à quoi peut ressembler cette musique. Tcherniakov a répondu : le lyrisme, la poésie, le goût du merveilleux, l'orchestration raffinée, l'utilisation de mélodies folkloriques. Et j'ai été rassuré aussi par son désir, lui qui revisite les grandes oeuvres de son pays avec pas mal de provocation, à la manière d'un Warlikowski ou d'un Marthaler, de s'attacher surtout, a t-il dit, à faire connaître et comprendre "Snegourotchka" (le titre russe), son noeud de passions, d'histoires d'amour malheureuses car c'est une tragédie que d'être fille de neige et d'avoir le coeur brûlant.

Stéphane Lissner et Aurélie Dupont, future directrice de la danse C) Dominique Faget

Stéphane Lissner et Aurélie Dupont, future directrice de la danse C) Dominique Faget

UN OPERA D'APRES BALZAC ET ROSSINI FOR EVER

Luca Francesconi, ensuite, nous a parlé de son projet "Trompe-la-Mort" (en mars 2017) Francesconi, qui a déjà travaillé avec Lissner, sera ainsi l'auteur de l'unique création. "Trompe-la-Mort", c'est Vautrin, le personnage de Balzac, sulfureux et séducteur, qui finit sa carrière à la Vidocq, bandit devenu chef de police. Francesconi en a parlé avec une passion qui vous donnait envie de lire ou relire "Splendeurs et misères des courtisanes" et d'ailleurs Balzac tout entier. Ce sera aussi le début d'un cycle, passionnant, où des musiciens contemporains vont travailler sur des chefs-d'oeuvre de la littérature française:suivront ainsi la "Bérénice" de Racine par Michael Jarrell et "Le soulier de satin" de Claudel par Marc-André Dalbavie.

Guillaume Gallienne n'était pas là. Comme Thomas Jolly, ce sera sa première mise en scène d'opéra: avec "La cenerentola" de Rossini, ce brillant analyste de la relation mère-fils s'attaquera à la relation mère (et belle-mère)-fille ("La Cenerentola", c'est l'histoire de Cendrillon)

Et il y a du courage à détacher "Cavalleria Rusticana" de Mascagni de l'éternel "Paillasse". Pour l'accoupler avec "Sancta Susanna", oeuvre inconnue d'Hindemith, scène lyrique plutôt qu'opéra, en donnant le rôle de Santuzza à Elena Garança et celui de Suzanne à Anna Caterina Antonacci. Superbe affiche!

Sabine Devieilhe aux Victoires de la Musique AFP PHOTO/ NICOLAS TUCAT / AFP / NICOLAS TUCAT

Sabine Devieilhe aux Victoires de la Musique AFP PHOTO/ NICOLAS TUCAT / AFP / NICOLAS TUCAT

DES REPRISES BRILLANTES SUR LE PAPIER

On notait l'insistance de Lissner à souligner combien les reprises allaient être entourées de tous les soins concernant les distributions (cela n'a pas toujours été le cas). Jugez-en: "Tosca" avec Anja Harteros, Marcelo Alvarez et Bryn Terfel; "Les contes d'Hoffmann" avec Jonas Kaufmann, le trio Sabine Devielhe-Kate Aldrich-Ermonela Jaho et Stéphanie d'Oustrac en Nicklausse (plus Yann Beuron en Cochenille!) L' "Iphigénie en Tauride" de Gluck (version Warlikowski) sera Véronique Gens, il y aura dans "La flûte enchantée" Stanislas de Barbeyrac ou Pavol Breslik en Tamino, Kate Royal en Pamina, Florian Sempey en Papageno, René Pape en Sarastro, Sabine Devieilhe en Reine de la Nuit et José Van Dam-la-légende en Sprecher! Dans "Eugène Onéguine", aux côtés de Peter Mattei en Eugène, Tatiana sera ou Anna Netrebko (en mai 2017) ou Sonia Yontcheva (en juin). Le "Rigoletto" à venir sera repris avec Vittorio Grigolo (assez rare sur nos scènes) et, en Rigoletto, Zeljko Lusic, qui le promène sur toutes les scènes lyriques. Gilda y sera la prometteuse Nadine Sierra

Quant à "Carmen", les deux sessions verront alterner en Don José Roberto Alagna (en mars) qui l'a chanté partout sauf... à Paris (!) puis, en avril et juin, Bryan Hymel qui, déjà succédait à Kaufmann dans "La damnation de Faust" en décembre. Hymel chante mercredi au Théâtre des Champs-Elysées, j'irai l'entendre pour me faire une idée.

MON REGRET D' "OWEN WINGRAVE"

La conférence a duré près de deux heures. Vous aurez remarqué en tout cas qu'il y avait de quoi vous en parler (et j'ai à peine abordé la danse). Deux regrets: le Rimsky-Korsakov et "Sancta Susanna", ce n'est pas beaucoup comme opéras méconnus ou inconnus on est à un et demi. J'ai dit l'absence de musique baroque (on a l'impression que désormais les établissements parisiens se partagent leurs territoires) mais aussi de toute allusion à "Owen Wingrave" de Britten à l'Amphithéâtre de Bastille (en novembre), un lieu, une institution (les chanteurs de l'Académie de l'Opéra) auxquels Lissner n'a guère fait référence.

A la fin divers doigts se sont levés. Lissner a annoncé qu'avec Jordan et Millepied il répondrait aux questions, mais uniquement sur la saison 2016-2017. Tous les doigts se sont rabaissés.

 

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