"Numéro zéro" : Umberto Eco se paie la presse avec un polar farce

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 28/05/2015 à 19H00
Umberto Eco "Numéro zéro" (Grasset)

Umberto Eco "Numéro zéro" (Grasset)

© Mimmo Frassineti / AGF/SIPA

L'auteur d'"Au nom de la rose" et du "Pendule de Foucault" signe "Numéro zéro", un 7e roman mi-polar mi-farce, qui dresse un portrait au vitriol de la presse (et pas que) de son pays.

L'histoire : Dans l'Italie des années 90, une poignée de journalistes plus ou moins ratés sont embauchés pour lancer un nouveau journal "qui ne sortira jamais". Mais cela les journalistes ne le savent pas. Sauf le directeur de la rédaction, Simei, et Colonna, chargé par ce dernier de rédiger un livre, le making-off de cette drôle d'aventure journalistique. Le projet est financé par un magnat de la presse désireux d'intégrer les milieux de la finance. "Domani", c'est le nom du journal, n'est en fait qu'un outil de pression…

L'aventure commence donc. On y fait la connaissance de Braggadocio, spécialisé dans les révélations scandaleuses, chargé cette fois d'enquêter sur les milieux de la prostitution, mais persuadé que Mussolini n'a pas été assassiné, c'est sur cette hypothèse qu'il enquête jour et nuit. Son assassinat mettra fin prématurément au projet de journal. On croise aussi Maia, une jeune journaliste pleine de bonnes intentions, dont Colonna tombe amoureux. Des trois autres journalistes embauchés dans cette aventure étrange, rien à signaler.

Vitriol

A travers ce récit entre farce et roman à suspense, Umberto Eco propose une relecture de l'histoire de l'Italie depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Il en profite aussi pour dresser un portrait au vitriol de son pays : mafia, corruption, complaisance des médias…

La critique porte sur les grands principes, mais également sur les petits détails qui font la presse, comme par exemple la terminologie approximative et les expressions toutes faites empruntées à la télévision, qui agacent manifestement le romancier… "J'écris des articles et des essais sur les problèmes et les vices du journalisme depuis trente ans. C'est une réflexion qui m'a amené à accumuler beaucoup de matériel. Comme personne ne lit les essais, j'ai préféré utiliser mes notes pour écrire une fiction", s'est confié le romancier au Figaro.

La théorie du complot façon Eco

Et en effet la trame romanesque de "Numéro zéro" est assez mince (une intrigue policière qui n'en est pas une et une idylle à l'eau de rose). Elle sert surtout de prétexte au romancier pour exposer ses vues, et il en a à revendre (on le surnomme "tuttologo" en Italie) sur le monde qui l'entoure, et précisément sur les dérives de son pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la partie la plus amusante et imaginative du livre étant les élucubrations en forme de théorie du complot sur la fin de Mussolini, avec un petit rôle pour tout le monde, le pape y compris !
Couverture de "Numéro zéro" Umberto Eco
Numéro zéro Umberto Eco traduit de l'Italien par Jean-Noël Schifano (Grasset - 220 pages - 19 euros)

Extrait

"Nous sommes arrivés dans la taverne, et Braggadocio a commencé à parler.
Je tiens un scoop, de quoi vendre cent mille exemplaires de Domani, s'il était déjà en vente. J'ai besoin d'un conseil. Dois-je refiler à Simei le lièvre que je suis en train de lever, ou plutôt le donner à un autre journal, à un vrai de vrai ? C'est de la dynamite, ça concerne Mussolini.
- Ça ne me semble pas d'une actualité brûlante.
- L'actualité, c'est de découvrir que, jusqu'à présent, on nous a trompés, quelqu'un a même trompé tout le monde."