Vaclav Havel : trois jours de deuil national

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 18/12/2011 à 16H28
Vaclav Havel devant la foule réunie à Prague après la chute du régime communiste (10 décembre 1989)

Vaclav Havel devant la foule réunie à Prague après la chute du régime communiste (10 décembre 1989)

© Lubomir Kotek / AFP

Le gouvernement tchèque a décrété lundi le deuil national de trois jours suite au décès de Vaclav Havel, mort dimanche à 75 ans, dont les funérailles sont prévues vendredi. Grande figure de la dissidence anticommuniste tchèque qui fut président pendant quatre ans, il était un dramaturge reconnu internationalement pour son théâtre de l'absurde

Ces derniers mois, il passait la plupart de son temps dans sa maison de campagne de Hradecek, située à 150 km de Prague, après avoir été hospitalisé en mars pour une pneumonie grave.

Artiste non-conformiste et grand amateur de musique rock, des Rolling Stones à Frank Zappa, cet intellectuel à la silhouette fragile a incarné la  "Révolution de velours" qui mit fin sans violence au système totalitaire à  Prague.

Né le 5 octobre 1936 à Prague dans une famille d'entrepreneurs richissime qui possédait des studios de cinéma et des immeubles, il fut privé d'études au nom de la lutte antibourgeoise menée par le régime communiste arrivé au pouvoir en 1948.

Un auteur politique bientôt interdit
Les biens familiaux confisqués, Vaclav Havel exerce divers petits boulots, passe son baccalauréat en suivant des cours du soir, écrit, se lance dans le théâtre où  il est accessoiriste, éclairagiste et enfin dramaturge. Maître du théâtre de l'absurde, il a écrit une quinzaine de pièces dont  "Assainissement", "Audience", "Fête en plein air", "Largo Desolato" ou encore "Vernissage". Le thème de ses pièces en est le plus souvent l'identité humaine en crise.

Vaclav Havel est machiniste dans le petit théâtre pragois Na Zabradli (Sur la Balustrade), à quelque pas du fameux Pont Charles et va en devenir un des auteurs attitrés dans les années 1960. Ce théâtre est « le pionner du théâtre de l'absurde" avec des représentations d'"Ubu roi" d'Alfred Jarry, du "Château" de Franz Kafka, mais aussi avec les premières oeuvres de Vaclav Havel, se souvient Jana Soprova, spécialiste du théâtre tchèque.

La première grande pièce de Vaclav Havel, "Fête en plein air" (1964), remporte un succès immédiat. On y trouve déjà ses thèmes préférés : le pouvoir et la bureaucratie s’exprimant dans un langage déformé plein de phrase dépourvues de sens.

"Le rôle de Vaclav Havel en tant que fondateur d'un courant spécifique du théâtre de l'absurde reflétant un arrière-plan politique est crucial", selon Jana Soprova. "Havel a tiré beaucoup d'inspiration de Jarry et de Kafka. Souvenons-nous comment ce dernier parlait des labyrinthes bureaucratiques", note-t-elle.

De la prison à la présidence
Vaclav Havel a doté ses personnages d'un langage spécial, "ptydepe". En 1968, la première représentation de sa pièce "La difficulté accrue de la concentration" est la dernière avant lontemps. C’est le « printemps de Prague » et, devenu le ténor de la dissidence après l'occupation de la Tchécoslovaquie  par les troupes soviétiques en août 1968, il voit ses oeuvres interdites.

Vaclav Havel refuse de s’exiler et s’engage dans la dissidence, mais seul le public étranger peut voir ses pièces (« Vernissage » et « Audience » en 1975, « Largo Desolato » en 1984, « Assainissement en 1987).

En 1976, il élève sa voix contre l'emprisonnement des membres d'un groupe  rock non-conformiste et rédige le très courageux manifeste "Charte 77",  invitant le pouvoir communiste à respecter ses propres engagements en matière  des droits de l'Homme.

Le dramaturge dissident est emprisonné de juin 1979 à février 1983. En prison, il écrit ses célèbres "Lettres à Olga", du nom de son épouse de l'époque.

Après l’écroulement du régime communiste, le 29 décembre 1989, Vaclav Havel est propulsé à la tête de l'Etat, où il restera jusqu'en 2003, alors que quelques mois plus tôt il séjournait encore en prison.

Plein d'humour et de distance, il s'est lui-même décrit comme une "vedette de la scène de l'opposition" tchécoslovaque, assurant n'avoir été chef d'Etat qu'"en passant".

"Sur le départ", l'oeuvre ultime de Vaclav Havel
Le dramaturge ne reprend la plume qu'après son mandat présidentiel, pour achever sa dernière pièce, "Sur le départ", librement inspirée du "Roi Lear" de Shakespeare et de la "Cerisaie" de Tchekhov. Elle raconte l'histoire d'un chancelier qui quitte le pouvoir et voit son monde s'écrouler.

Vaclav Havel est un des dramaturges tchèques les plus fréquemment joués dans son pays et à l'étranger. "Sur le départ" a déjà été traduit dans 18 langues et joué dans neuf pays, indique Jitka Sloupova de l'agence Aura-Pont qui gère ses droits d’auteur. "Nous avons connsaissance d'environ 500 mises en scène des pièces de Havel dans le monde, rien qu'avant 1999", explique-t-elle.

En 2010, il réalise son rêve de toujours: assis dans la chaise de  réalisateur, il porte « Sur le départ » à l'écran.

La santé de Vaclav Havel était fragile depuis une pneumonie mal soignée, en prison, au début des années 1980, et un cancer du poumon dont il fut opéré en 1996. Il souffrait de bronchite chronique et de problèmes cardiaques.

"Je réfléchis de plus en plus souvent à la mort. J'ai l'impression de me trouver dans une forêt où l'on abat les arbres l'un après l'autre, et qui  devient petit à petit une clairière. J'y pense souvent et je vais probablement  encore écrire quelque chose sur ce sujet", déclarait-il en février 2011.