"Une chambre en Inde" d'Ariane Mnouchkine : la force du théâtre face aux attentats

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 17/11/2016 à 17H26
Omid Rawendah et Judit Jancsó dans "Une chambre en Inde" du Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes.

Omid Rawendah et Judit Jancsó dans "Une chambre en Inde" du Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes.

© Michèle Laurent

C'est en Inde qu'Ariane Mnouchkine a trouvé la force de parler - et de rire - des attentats de Paris et du chaos du monde dans "Une chambre en Inde", la dernière création du Théâtre du Soleil.

La célèbre chef de troupe de 77 ans a embarqué cette année toute sa troupe à Pondichéry, où, à distance de l'horreur des attentats de Paris, elle a commencé à travailler sur "ce chagrin et cette incompréhension".

Pétage de plombs

La pièce se déroule donc dans "une chambre en Inde", dans un magnifique décor où d'immenses persiennes filtrent la rumeur de la rue et où de grands ventilateurs brassent la moiteur ambiante. Une troupe de théâtre est coincée en Inde. Son directeur, "Monsieur Lear", désemparé, a "pété un plomb" après les attentats de novembre à Paris. Le voilà qui déchire son passeport et se lance nu à l'assaut de la statue de Gandhi. Son assistante Cornélia tente de construire une pièce tandis que Cassandre lui casse le moral: Cornélia n'a jamais rien fait, elle n'a aucune "vision".

C'est sur ce mode burlesque que s'amorce la pièce, initialement prévue pour durer 6 heures et finalement réduite à 4 heures en comptant l'entracte. Une fidèle de la troupe, Hélène Cinque, endosse le rôle comique de cette malheureuse chef de troupe que l'on voit principalement au lit, en proie à un sommeil agité. Ses cauchemars sont autant de zooms sur les plaies de l'Inde (le sort fait aux femmes, les divisions communautaires) et la folie du monde, de la Syrie à l'Afghanistan. 

Réaffirmer la vigueur du théâtre

Que peut le théâtre face au chaos du monde ? La chef de troupe est taraudée par le doute. "Tous les théâtres pourraient disparaître sans qu'on s'en aperçoive". Mais l'Inde, "mère d'abondance absolue" selon Ariane Mnouchkine, réaffirme la vigueur du théâtre, avec le Theru koothu, un art populaire indien qui apporte à la pièce de magnifiques échappées dans le rêve.

Les acteurs de Theru koothu, un cousin du Kathakali, jouent en costumes rutilants et hautes coiffes colorées devant un simple drap des épisodes du Mahabharata, un des contes fondateurs de l'Inde. Le Theru koothu se fait l'emblème de la vigueur du théâtre, face aux doutes de la petite troupe occidentale.

Théatre épique et théâtre comique

La pièce, qui aligne jusqu'à 34 comédiens sur le plateau, alterne le théâtre épique et haut en couleur que sait si bien fabriquer Ariane Mnouchkine avec de courtes saynètes comiques. On voit ainsi sept talibans négocier le nombre de vierges auquel pourra prétendre le kamikaze qu'ils envoient se faire sauter sur une position  américaine, comme de vulgaires marchands de tapis. "J'aime bien l'idée de faire rire des méchants", lance Cornélia. "Mais ça ne suffit pas..."

Ariane Mnouchkine, qui a su par le passé s'engager, face à la guerre en Yougoslavie ou au drame des sans-papiers, semble aujourd'hui désemparée devant la barbarie islamiste, et signe une pièce plus inquiète que comique. Elle appelle au secours les "dieux du théâtre", convoquant en chair et en os sur scène Shakespeare et Tchekhov. Le barde anglais affirme qu'il voulait écrire des comédies, tout comme l'auteur des "Trois soeurs", désespéré que ses pièces soient traitées sur un mode aussi "triste". Le rire serait donc l'arme ultime face au désespoir, et c'est à Charlie Chaplin que revient l'honneur de conclure avec le discours humaniste de la fin du "Dictateur". Sauf qu'aujourd'hui, Chaplin n'endosse plus le costume de Hitler mais celui d'un imam à longue barbe pour appeler à s'unir contre la barbarie.