Trente ans après son "Mahabharata", Peter Brook crée "Battlefield"

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 02/09/2015 à 10H18
Peter Brook aux Bouffes du Nord à Paris, le 31 août 2015

Peter Brook aux Bouffes du Nord à Paris, le 31 août 2015

© Bertrand Guay / AFP

Pour réfléchir, face aux "massacres, à la cruauté, au terrorisme", le maître anglais du théâtre Peter Brook, 90 ans, revient à l'épopée indienne du Mahabharata pour créer "Battlefield" (champ de bataille en anglais), une pièce autour de quatre comédiens aux Bouffes du Nord à Paris avant une tournée mondiale.

Trente ans après sa version légendaire en neuf heures du poème sacré de l'Inde, Peter Brook revient vers le texte du Mahabharata "non pas pour faire un revival, une chose nostalgique, mais au contraire pour faire dans l'esprit d'aujourd'hui une pièce très distillée, très intense à partir de nos préoccupations".
 
Concentré, Peter Brook garde une ferveur de jeune homme qui contraste avec le corps devenu fragile.
              
Lorsqu'il monte en 1985 l'épopée indienne au Festival d'Avignon, avant de le jouer aux Bouffes du Nord, le petit théâtre parisien auquel il a redonné vie dans les années 1970, "personne ne connaissait même le nom de Mahabharata : on ne savait pas comment le  prononcer", rappelle-t-il.
Répétition de "Battlefield" de Peter Brook aux Bouffes du Nord (de gauche à droite, Sean O'Callaghan, Ery Nzaramba, Carole Karemera, Jared McNeill), le 31 août 2015.

Répétition de "Battlefield" de Peter Brook aux Bouffes du Nord (de gauche à droite, Sean O'Callaghan, Ery Nzaramba, Carole Karemera, Jared McNeill), le 31 août 2015.

© Bertrand Guay / AFP


Retour au Mahabharata, "pour nous, maintenant"

"J'ai pensé que subitement, on me donnait, pour des raisons inconnues, une responsabilité d'aider le Mahabharata à sortir de son carcan éternel de l'Inde et à s'ouvrir au monde entier", explique le metteur en scène qui fait toujours travailler des comédiens de nombreux pays.
              
Mais après dix ans de travail d'adaptation avec Jean-Claude Carrière, de voyages en Inde, après la tournée internationale de la pièce en anglais et en français puis le film, Peter Brook est passé à autre chose, explorant cet autre territoire mythique et inconnu, le cerveau.
              
S'il revient aujourd'hui au Mahabharata avec Marie-Hélène Estienne qui a aussi traversé toute l'épopée il y a 30 ans, c'est que le besoin a surgi, "pouf !" dit-il, d'y trouver une matière "pour nous, maintenant".
              
"Les Indiens disent, et ça a l'air un peu vaniteux, que tout ce qui existe est dans le Mahabharata et si ce n'est pas dans le Mahabharata, ce n'est nulle  part", sourit-il.

Ca pourrait être Hiroshima      

"Cette grande épopée d'il y a plusieurs milliers d'années peu à peu s'est agrandie, a assimilé les plus grandes réflexions cosmiques et métaphysiques en même temps que les choses les plus quotidiennes de la vie."
              
Le poème de plusieurs milliers de pages écrit en sanscrit décrit la guerre qui déchire une famille (les "Bharata"), avec d'un côté cinq frères, les Pandavas, et de l'autre leurs cousins, les Kauravas, les cent fils du roi aveugle Dritarashtra. Les Pandavas finissent par gagner, mais "on y parle de dix millions de morts, un chiffre énorme à l'époque".
 
"C'est une description terrifiante, ça pourrait être Hiroshima, ou la Syrie aujourd'hui", raconte Peter Brook. "Nous avons voulu raconter ce qui se passe après la bataille."
              
Comment le vieux roi aveugle, qui a perdu tous ses fils et ses alliés, et son neveu victorieux vont-ils faire face et assumer leurs responsabilités ?

Un théâtre de "responsabilité"             

"Les grands responsables des deux côtés ont un moment profond de conscience : celui qui a gagné dit 'La victoire est une défaite' et ceux qui ont perdu reconnaissent qu'ils auraient pu empêcher cette guerre. Au moins, dans le Mahabharata, ils ont la force de poser ces questions", souligne Peter Brook.
              
"Notre vrai public, c'est Obama, Hollande, Poutine et tous les présidents. La question, c'est comment voient-ils leurs adversaires aujourd'hui ?"  lance-t-il.
              
Peter Brook récuse le terme de théâtre "politique", lui préférant celui de  "responsabilité". "Quand j'ai fait ma pièce sur la guerre du Vietnam ("US", 1966), c'était pour qu'à la fin on sente de manière aigüe notre propre responsabilité, pas pour dire naïvement que ce sont les Vietnamiens qui sont les méchants, ou les Américains, mais qu'on réfléchisse en tant qu'adultes."

"Que chacun sorte nourri dans sa réflexion"   

"Pour moi, le théâtre, c'est la possibilité pendant une heure ou deux, dans un lieu de concentration, avec le public, de rentrer dans une expérience partagée, pour que chacun sorte nourri dans sa propre réflexion", explique-t-il.
              
Le théâtre de Peter Brook, qui s'agisse d'explorer Shakespeare, "Carmen" ou "La flûte enchantée", est une aventure qui dépasse le simple divertissement, une plongée dans "l'invisible", l'accès à une spiritualité.
              
"Quand on regarde les informations, on est en colère, plein de dégoût, furieux, mais au théâtre on peut traverser tout ça et sortir plus confiant, plus courageux, en se disant qu'on peut faire face à la vie."