"Les Vibrants" : une quête d'identité au lyrisme poignant

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 21/03/2017 à 18H54, publié le 17/03/2017 à 14H08
"Les Vibrants" de Aïda Asgharzadeh, mise en scène de Quentin Defalt

"Les Vibrants" de Aïda Asgharzadeh, mise en scène de Quentin Defalt

© Jean-Christophe Lemasson

En tournée dans toute la France depuis bientôt trois ans, "Les Vibrants" déclenche partout où elle passe les passions et se retrouve enfin à Paris. Écrite par la jeune auteure et comédienne Aïda Asgharzadeh, mise en scène par Quentin Defalt, il émane de cette pièce une émotion peu commune. Prix du Théâtre Adami, elle est donnée jusqu’au 15 avril au théâtre de La Reine Blanche, à Paris.

Quatorze

1914 : Eugène, beau, fringuant, amoureux, s’engage la fleur au fusil. 1916 : il est grièvement blessé au visage à Verdun et envoyé au Val de Grâce. Avec d’autres, il subit des opérations plastiques expérimentales. Remarqué par Sarah Bernhardt qui veut monter un "Cyrano" avec une de ces "gueules cassées", comme on appelait les défigurés de la Grande guerre, l'immense comédienne l’engage dans le rôle-titre. Dans ce simple exposé réside toute la puissance d’un sujet où s’entremêlent la destinée d’un homme avec son temps, la fiction avec le réel, la vie avec l’art, et son pouvoir de résilience.
"les Vibrants" : la bande annonce

L’identification du drame d’Eugène à celui de Cyrano crève les yeux. Le contextualiser en 14, c’est l’ancrer dans l’Histoire. Celle du XXe siècle dont le basculement s’opère dans la Grande guerre. Avant elle : la Belle époque ; après elle : le chaos. Son traumatisme aura des conséquences pérennes… jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes tous des petits-fils et petites filles de 14. Instillant le théâtre dans le processus dramatique, "Les Vibrants" soutient que l’Art est le seul échappatoire possible. Ayant perdu sa face, Eugène a perdu son identité, comme la civilisation a perdu la sienne dans le conflit. Tel l’ange du bizarre, Sarah Bernhardt va lui permettre de la recouvrer à travers la pièce de Rostand. Son message : l’acceptation de soi, pour accueillir l’autre, avec comme dénominateur commun, l’amour.

"Les Vibrants" de Aïda Asgharzadeh, mise en scène de Quentin Defalt

"Les Vibrants" de Aïda Asgharzadeh, mise en scène de Quentin Defalt

Cinémascope

Quand Eugène demande à La Bernhardt pourquoi il enflamme le public dans son interprétation de Cyrano, elle lui répond "Nous sommes des vibrants". Les vibrants ? Ceux qui captent l’immatériel, la musique des sphères, l’essence des choses, pour les faire vibrer en eux et faire vibrer les autres à l’unisson.  Le comédien, le théâtre, l’art condensent cette vibration, cet accord. Tout comme la pièce d’Aïda Asgharzadeh qui capte et distribue cette substantifique moelle de la quintessence artistique, dans un texte merveilleux de maturité tout en restant simple, humble, au verbe transparent. Tout comme la dramaturgie qui joue du mélodrame pour signifier l’indicible. Heureux paradoxe.

"Les Vibrants" de Aïda Asgharzadeh, mise en scène de Quentin Defalt

"Les Vibrants" de Aïda Asgharzadeh, mise en scène de Quentin Defalt

© Jean-Christophe Lemasson

Extravagance que l’on retrouve dans la belle mise en scène, très visuelle, cinématographique. Des retours en arrière donnent lieu à des fondus enchaînés où des lumières changeantes distribuent l’espace du temps. La scène de La Reine Blanche a la dimension du cinémascope. Quentin Defalt la segmente avec un subtil jeu de tulles amovibles, allant jusqu’à évoquer le "split screen", artifice qui sépare l’écran en autant d’espaces où se déroulent des actions simultanées. Quatre comédiens et comédiennes au diapason interprètent quatorze rôles, alors qu’on les croirait vingt sur scène. Jouant enfin d’effets sonores sensibles et d’une musique mélancolique, "Les Vibrants" distille un accord parfait qui transperce l’âme. Bouleversant.

"Les Vibrants" : l'affiche

"Les Vibrants" : l'affiche

© La Reine Blanche
Les Vibrants
D'Aïda Asgharzadeh
Mise en scène : Quentin Defalt
Avec : Aïda Asgharzadeh, Benjamin Breniere, Matthieu Hornuss, Amélie Manet
Production : CompagnieTeknaï