"La Famille royale" ou les sept pêchés capitaux revus et corrigés aux Célestins

Par @Culturebox
Mis à jour le 12/01/2017 à 17H51, publié le 11/01/2017 à 21H21
"La Famille Royale" - du 10 au 14 janvier au théâtre des Célestins de Lyon

"La Famille Royale" - du 10 au 14 janvier au théâtre des Célestins de Lyon

© Théâtre des Célestins

C’est une étrange ivresse que nous fait vivre Thierry Jolivet avec son adaptation de "La Famille Royale" de William T. Vollmann. Cette pièce délirante, parfois glauque, nous entraîne des bas fonds rongés par le crack et la prostitution, aux gratte-ciels de San Francisco, temples de la luxure moderne... Avec huit comédiens audacieux et au jeu parfois caricatural.

"Qui a la plus belle mort ? L'homme ou la mouche dans mon verre de whisky ?". Curieuse question qui ouvre la pièce "La Famille royale", adaptée du roman éponyme de l'écrivain William T. Vollmann. Une création contemporaine qui mêle étrangement horreur et beauté des personnages, un conte singulier qui nous fait voyager dans des contrées légendaires pourtant bien réelles... 

Un conte des ténèbres à la Shakespeare 

"La Famille Royale" s’ouvre dans une atmosphère brumeuse où l’on distingue à peine quelques silhouettes dans l’obscurité bleue-nuit. La compagnie théâtrale La Meute raconte une histoire qui s'apparente davantage à un conte qu'à une pièce de théâtre. Une histoire, à la fois burlesque et dramatique, sur le monde de la nuit dans ce qu’il a de plus clinquant et festif mais aussi dans ce qu’il a de plus agressif et scabreux. 

Dan Smooth (Antoine Reinartz) dans "La Famille Royale"

Dan Smooth (Antoine Reinartz) dans "La Famille Royale"

© Simon Gosselin

Nous sommes au coeur d'un paysage légendaire où chevalier, roi et reine sont réinventés de manière contemporaine. Le héros, ou plutôt antihéros, est Tyler Brady, un détective privé neurasthénique. Son frère John Brady, un homme d'affaires cynique, l'engage pour identifier la mythique "Reine des Putes". Surnommé le "méchant roi", John Brady cherche cette mystérieuse femme pour en faire la vedette de son casino dédié au sexe virtuel, le "Feminin Circus". 

Comme en proie à un sortilège, Tyler se voue corps et âme dans une enquête qui l’entraîne dans les bas-fonds de la ville. Il finit par rencontrer la "Reine" et tombe amoureux d’elle. Tyler devient dès lors membre de la "Famille Royale", une tribu de prostituées ravagées par le crack, que son frère John va s'employer à anéantir.

Tyler (F.Bardet), John (P.Schirck) et Domino (S.Rol) dans "La Famille Royale" 

Tyler (F.Bardet), John (P.Schirck) et Domino (S.Rol) dans "La Famille Royale" 

© Simon Gosselin

Errants au rythme des silences pesants ou à l’inverse au son d’une musique assourdissante (que l’on doit au trio musical "Mémorial" présent sur scène), les personnages se réinventent narrateurs... Par intermittence, un comédien micro en main sort de la pénombre et nous raconte le destin brisé, les amours gâchés ou les ambitions secrètes d'un autre personnage de la pièce. Une atmosphère étrange règne dans la salle car rien n’est épargné aux spectateurs : prises d’héroïne et de cocaïne, viols, meurtres et pédophilie sont suggérés voire représentés sous nos yeux. La féérie a disparu pour laisser place à un cauchemar digne de Shakespear.

Le mythe des temps modernes

"La Famille royale" est une mythologie moderne. Les vies tourmentées des personnages, dénués de toute moralité, font écho aux mythes antiques les plus connus. Thierry Jolivet revisite quelques célèbres figures : ainsi sous les habits de Tyler le public repère un Orphée désemparé. 

La "Reine des Putes" dénommée par la Famille royale "maje" accueille dans sa caverne les âmes en peine et leur offre son amour. Identifiée par tous comme une "mage", cette femme à la crinière rousse échevelée réincarne la Calypso dans cette Odyssée moderne. Quant aux hommes et femmes influents, à savoir les banquiers et autres investisseurs, ils sont comparés aux dieux de l’Olympe trônant autour d’une table en pierre, contemplant du sommet de leur gratte-ciel leurs sujets, consommateurs effrénés. 

Domino (Savannah Rol) et Fraise (Zoé Fauconnet) de "La Famille Royale" 

Domino (Savannah Rol) et Fraise (Zoé Fauconnet) de "La Famille Royale" 

© Simon Gosselin

Des mythes antiques qui ont une résonnance très contemporaine. John Brady n’est rien d’autre que l’allégorie du mythe du self-made-man, parti de rien il bâtit un empire. Le rêve américain ou encore le mythe moderne de la femme idéale transparaît également. Chloé, mannequin dévastée par la solitude se plaint de son "corps d’adolescente" et rêve de fuir. Ironiquement c'est elle qui vante sur un immense placard publicitaire un parfum baptisé : "Escape". 

Tyler (F.Bardet) dans "La Famille Royale" 

Tyler (F.Bardet) dans "La Famille Royale" 

© Simon Gosselin

 

Une satire de la société capitaliste du XXIe siècle : les sept péchés capitaux revisités

Bien que la pièce critique la société capitaliste américaine, elle juge par extension l’ensemble de nos sociétés modernes. L'orgueil, l'avarice, la luxure, la paresse, l'envie, la colère et la gourmandise... tous les péchés capitaux sont illustrés. Le casino baptisé "Feminin Circus" est le temple de la luxure moderne. Les hommes viennent y assouvir leurs pulsions sexuelles avec des sortes de poupées Barbie sorties de leur boîte d'emballage. L'avarice est symbolisée par le personnage du banquier et son brillant monologue. Quant à l'envie, elle apparait en négatif au travers du personnage de Chloé (Isabel Aimé Gonzalez Sola), mannequin qui refuse d'être un objet de désir. 

Chloé (Isabel Aimé Gonzalez Sola) dans  "La Famille Royale" 

Chloé (Isabel Aimé Gonzalez Sola) dans  "La Famille Royale" 

© Simon Gosselin

John Brady incarne à lui seul l'orgueil et la colère. La paresse et la gourmandise (la dépendance à la drogue) sont l'apanage du quartier de Tenderloin, peuplé d'une faune perdue. Si les sept péchés capitaux illustrés ici dressent le portrait de nos sociétés capitalistes, d'autres diatribes ainsi que le jeu des acteurs auraient mérités davantage de subtilité.


Malgré l'impression d'un jeu parfois forcé, l’humour cynique et souvent délicieux de John Brady et la belle interaction avec le public nous tiennent en haleine. Un ovni théâtral, original et audacieux.

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