Haïti créolise "L’Acte inconnu" de Valère Novarina

Par Christian Tortel
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 24/05/2016 à 16H31
(c) Christophe Péan

(c) Christophe Péan

"L’Acte inconnu", de Valère Novarina, faisait l’ouverture du festival d’Avignon en 2007. Dorénavant, il faudra compter avec sa version haïtienne. Plus courte, elle déroule sa spirale de mots comme si les six comédiens de Port-au-Prince et Jacmel avaient plongé en profondeur dans un théâtre fait pour eux, celui d’une langue française qu’ils déploient dans toute sa dimension.

Le Théâtre des Métallos à Paris n’est pas la Cour d’honneur du Palais des papes à Avignon. Pourtant dans la salle de l'Est parisien, la rencontre est historique entre cette pièce et ces comédiens. L’idée d’un dramaturge haïtien, Guy Régis Junior, d’emmener en Haïti Valère Novarina, écrivain de théâtre à l’épaisseur mystérieuse, est une idée qui a fait son chemin. Comme si la profusion et le questionnement permanent sur le langage de l’auteur né en Suisse devait se confronter avec profit au chaudron haïtien.

Reportage : Christian Tortel, Thierry Ravalet, Matthieu Benayoun. Montage : Chantal Collibert. Mixage : Valère Maison
Interviews de Bedfod Valès, comédien ; Jenny Cadet, comédienne ; Valère Novarina, auteur de théâtre, metteur en scène ; Guy Régis Junior, auteur de théâtre
Céline Schaeffer, co-metteure en scène



" L’oeuvre de Valère Novarina est sans doute une de plus puissantes et des plus
mystérieuses de notre époque ; elle est l’objet de très nombreuses études critiques
et universitaires. Elle est aussi une des plus jouées, notamment par de jeunes
compagnies ",
pouvait-on lire dans le dossier pédagogique de l’Éducation nationale lors de la création de la pièce au festival d’Avignon en 2007.

L'ombre de Frankétienne

Quant à Guy Régis, il est l’auteur notamment de Ida, monologue déchet (2006), De toute la terre le grand effarement (2011), Mourir tendre (2013) et traducteur en créole de Camus, Koltès ou Maeterlinck…

Ce fut donc la rencontre à Port-au-Prince avec les comédiens de la compagnie Nous Théâtre. Novarina leur donna le choix entre deux de ses pièces, L’Atelier volant [sa première pièce, 1974] et L’Acte inconnu. Ils ont choisi L’Acte inconnu. « Ces acteurs haïtiens ont un sens très fort de l’oralité cachée dans l’écrit, c’est une chose qui n’apparaît pas toujours chez les acteurs ici. Ils ont cette capacité de chercher la langue vivante sous la la page. », explique l'auteur du Discours aux animaux. Ils savent que parler est un geste, que la pensée va d’un trait, que l’esprit est un souffle. »
"L'acte inconnu" aux Métallos © FranceÔ / culturebox

Sur cette double rencontre, entre deux dramaturges de deux pays et de deux générations et entre un texte et des comédiens, plane l’ombre de Frankétienne, écrivain haïtien de la démesure et du chaos que Novarina a rencontré à Port-au-Prince : « Frankétienne a fondé un mouvement, ou plutôt une philosophie : le spiralisme. J’aime beaucoup ce mot : la référence à la spirale, et à la respiration. »

"L’homme vient de se donner la mort ; son animal survit. "

Aux Métallos, il ne s’agit pas d’un un simple récit - ce pourrait être l’histoire de l’Homme -. Le spectateur apprécie les scènes loufoques (tels les discours des politiciens), les dialogues surréalistes ou les monologues philosophiques ; une épopée du langage investi par des comédiens qui aiment cette langue offerte qu’ils investissent comme un oxygène pour l’esprit : « L’homme est un alphabet capturé vivant », « Depuis combien de temps sommes-nous en esclavage dans cette boîte humaine ? » demande Raymond de la matière (impressionnant Jean-Marc Mondésir) ou encore : « La pensée a été renversée, homme défait » et même : « Mesdames, messieurs, l’homme vient de se donner la mort ; son animal survit. »

"L'acte inconnu" aux Métallos 2 © FranceÖ /Culturebox

Créolisation

Résultat : la créolisation entre un auteur charmé par Haïti et des comédiens amoureux de son texte. Des chansons en créole accompagnées par l'accordéoniste Finder Dorisca finissent de nous emporter.

C'est déroutant et follement intéressant. Les comédiens haïtiens ont visiblement soif de cette langue de théâtre qui semble les travailler de l’intérieur. Ils sont singuliers dans leur corps, leur voix, leur style : Édouard Baptiste (Le Coureur de Hop), Bedfod Valès (Le Contresujet), Jenny Cadet (L’Enfant à la Diable), Anyès Noël (Le Chantre), Jean-Marc Mondésir (Raymond de la matière), Ruth Jean-Charles (Irma Gramatica)

C'est aussi une pièce à voir pour les peintures qui lui servent de décor, œuvres de l'auteur et des comédiens.
 
L’Acte inconnu, de Valére Novarina, qui assure la mise en scène avec Celine Schaeffer. Collaboration artistique : Guy Régis Junior. Aux Théâtre des Métallos, à Paris, du 18 au 28 mai 2016.