"Bettencourt Boulevard ou une histoire de France", la tragi-comédie du pouvoir

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 03/12/2015 à 17H39
Francine Bergé (Liliane Bettencourt) et Didier Flamand (François-Marie Banier) 

Francine Bergé (Liliane Bettencourt) et Didier Flamand (François-Marie Banier) 

© Michel Cavalca

Le dramaturge Michel Vinaver revisite la célèbre affaire Bettencourt mêlant famille, pouvoir, argent et scandale politico-judiciaire. 17 comédiens s'en donnent à coeur joie, dans une mise en scène inventive de Christian Schiaretti. Parmi eux : Jérôme Deschamps qui incarne un Patrice de Maistre désopilant.

"J'ai pas tout compris à la mise en scène !"
-"Moi non plus..."
-"A la fin, quand tout le monde reprend des morceaux de son texte... T'as pigé ?"
-"Ben... Non !"
A l'issue de la représentation, hier soir, un groupe de jeunes spectateurs s'interrogent, perplexes. Il est vrai que le texte de Michel Vinaver et la mise en scène de Christian Schiaretti ont de quoi étonner, voire dérouter. On est bien loin de la version de Laurent Ruquier, "Parce que je la vole bien", qui s’inspirait aussi de l’affaire Bettencourt, mais dans le registre de la farce et du véritable "boulevard".

Un rythme soutenu

Ici, le "boulevard" est pris dans le sens premier : celui d’une voie où circulent un grand nombre de personnages et de situations. La pièce se compose de 30 "morceaux" : des scènes qui s’entremêlent et s’entrechoquent, parfois imbriquées les unes dans les autres, sans réel ordre chronologique, comme un kaléidoscope. Un procédé qui offre un rythme soutenu et qui permet d’évoquer sans lourdeur toutes les facettes d’une histoire qui tient à la fois de la saga familiale et historique, de l’épopée industrielle, de l’affaire politico-judiciaire et de la mythologie grecque. 

L'une des riches idées de l'auteur est d'avoir intégré à la pièce deux personnages qui ne font pas partie des protagonistes de l'affaire mais qui l'éclairent d'un jour nouveau : Eugene Schueller, père de Liliane Bettencourt et fondateur de l'Oréal, soupçonné de collaboration avec les nazis, et le rabbin Robert Meyers, grand-père du mari de Françoise Bettencourt, déporté et assassiné à Auschwitz. Les petits-enfants de Liliane Bettencourt, Jean-Victor et Nicolas Meyers, descendent de ces deux hommes aux destins et aux idéaux diamétralement opposés. 

Une interprétation magistrale

Côté décors, on est loin là aussi du boulevard et des intérieurs bourgeois à la Feydeau, bien qu’une bonne partie de la pièce se déroule dans l’hôtel particulier de Liliane Bettencourt, à Neuilly-sur-Seine. Sur scène : juste des sièges blancs et des panneaux colorés à la Mondrian (et à la "L'Oréal" !) qui coulissent au fil des scènes.
Le plateau de Bettencourt Boulevard © Michel Cavalca
L’interprétation, quant à elle, est magistrale. De Francine Bergé dans le rôle de la vieille dame indigne et heureuse de l’être, à Christine Gagnieux, dans celui de sa fille "amie-ennemie" qui aimerait tant gagner l’amour et l’estime de sa mère.
Mais cette dernière n’a d’yeux que pour François-Marie Banier (incarné par l’excellent Didier Flamand), l’artiste dandy qui joue de sa séduction pour envoûter la milliardaire et la dépouiller de sa fortune. 

Une mention spéciale à Jérôme Deschamps (interview ci-dessous) qui campe un Patrice de Maistre savoureux, tout en rondeurs et en bonhomie, cocasse gérant de fortune de Liliane Bettencourt. Il est sans conteste l’atout comique de la pièce. 

Une autre vision de l'affaire

Un coup de chapeau également au narrateur, interprété par Clément Carabédian, qui sert de fil conducteur et permet de ne pas se perdre dans cet entrelacs de situations. Mais "qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ?" conclue-t-il à la fin de la pièce. La réponse est simple : il nous révèle une autre vision d’une affaire dont seule la presse s’était emparée jusqu’à présent. Et l’évidence saute aux yeux : avec la jalousie, la trahison, l’ambition, la cupidité et les luttes de pouvoir, tous les ingrédients de la tragi-comédie sont réunis. La réalité dépasse parfois la fiction.  
Jérôme Deschamps alias Patrice de Maistre

© Michel Cavalca

INTERVIEW Jérôme Deschamps : "J'aime m'amuser à jouer"


Comment êtes-vous arrivé dans cette aventure de "Bettencourt Boulevard" ?

Je connaissais Michel Vinaver pour avoir joué l'une de ses pièces, "Iphigénie Hotel", mise en scène par Vitez. C’était un très bon souvenir. Et en sortant de dix années à la tête de l’Opéra comique, ça m’amusait de retrouver les plateaux du théâtre tout de suite et de jouer ce Patrice de Maistre. En plus, je sais que Vinaver est un bon allié pour parler de ces milieux car il les a fréquentés de très près. Et moi aussi, d’ailleurs, d’une certaine façon, car quand on est directeur d’opéra, on voit passer beaucoup de ces gens-là. Donc j’ai vu passer à peu près la moitié des personnages qui sont dans la pièce !
 
Vous connaissez également ce milieu car vous êtes issu de la grande bourgeoisie !
 
Oui,  je suis issu d’une bourgeoisie un peu particulière. Une partie de ma famille était très catholique, l’autre plutôt radical-socialiste. C’est vrai que ce sont des milieux où on croise des gens de pouvoir. Et au bout d’un moment, non seulement ça ne vous intimide pas du tout, mais en plus, il y a même une espèce de délectation à voir comment ils fonctionnent, ils parlent, ils se tiennent, comment ils se soumettent ou sont autoritaires, selon les situations. Et donc, tout cela est très musical. Il y a une musicalité du texte, chez Vinaver, comme une partition qu’il faut savoir lire. C’est un théâtre à facettes, assez complexe à jouer.
 
Qu’y a-t-il de plus complexe ?
 
C’est la mise en musique de l’ensemble, parce qu’il y a des niveaux de jeu différents et beaucoup de choses ne sont pas dites, comme l’histoire d’amour entre Liliane Bettencourt et Jean-Marie Banier. Elle n’est pas écrite dans la pièce. Mais on la devine, on la comprend.
 
Vous êtes-vous beaucoup documenté sur l’affaire Bettencourt ou avez-vous privilégié le texte de la pièce ?
 
En fait, je connaissais bien l’affaire car j’avais eu moi-même l’idée d’en faire un spectacle. Je voulais faire quelque chose de très décalé, très centré sur l’histoire d’amour entre Liliane Bettencourt et Banier, avec Yolande Moreau dans le rôle de la milliardaire !
Quand j’ai su que j’allais jouer dans cette pièce, je n’ai pas voulu me replonger dans l’affaire. J’ai juste vérifié que Patrice de Maistre faisait bien partie de ce milieu, mais je n’ai surtout pas essayé de l’imiter ! Concernant la voix de mon personnage, c’est un mélange de Jean d’Ormesson, d’Aragon, du général de Gaulle et de Pierre Bergé !
 
C’est vous qui avez choisi d’en faire un personnage comique ?
 
Oui, c’est moi qui l’ai proposé à l’auteur. Mais son écriture le permet. Et j’en ai connu des personnages comme ça dans ma famille ! J’ai cherché à voir ce qu’il y avait de ludique dans ce personnage. Le fait qu’il existe vraiment n’a pas d’importance. On m’a donné une pile énorme de documents sur Patrice de Maistre, je ne les ai même pas lus ! Je ne voulais pas me prendre la tête à chercher des justifications, mais plutôt me laisser porter par la musique du texte et trouver des propositions ludiques, amusantes, avec les intonations de ce milieu que je connais bien !
  
Vous prenez toujours autant de plaisir à jouer ? Qu’est-ce qui vous fait accepter un rôle ?
 
Ah oui, beaucoup de plaisir ! J’accepte justement un rôle quand j’ai l’intuition que je vais pouvoir m’amuser ! C’est tranquille et préoccupant à la fois de jouer la comédie. Moi, par exemple, j’y pense dès le matin quand je joue le soir. Mais avec délice, pas avec angoisse ! C’est de la jubilation et de la concentration en même temps. J’adore dire le texte le matin, travailler ma voix. Je ne me dis pas "je vais incarner Patrice de Maistre", changer de peau… Je m’amuse avant tout ! Comme disait ma fille quand elle était petite : "Je m’amuse à jouer" ! 
Livre de Michel Vinaver


Bettencourt Boulevard ou une histoire de France de Michel Vinaver
Mise en scène Christian Schiaretti 
Jusqu'au 19 décembre au TNP de Villeurbanne
Du 20 janvier au 14 février 2106 au Théâtre de la Colline à Paris
Du 8 au 11 mars 2016 à la Comédie de Reims