Israël Horovitz : l'atout coeur du festival d'Avignon

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 24/07/2013 à 10H59
Jean Claude Bouillon et Nathalie Newman dans "Opus Coeur" (d'après le texte d'Horovitz)

Jean Claude Bouillon et Nathalie Newman dans "Opus Coeur" (d'après le texte d'Horovitz)

© Fabrik' Théâtre /Cie Calliopé

Déjà mis en scène au théâtre Hébertot en 2006 avec Pierre Vaneck et Astrid Veillon, "Opus Coeur", petit bijou d'écriture signé Israël Horovitz, revient avec deux nouveaux interprètes. Une pièce bouleversante, d'une sobriété exemplaire, qui laisse filtrer une intense émotion. Sous le verni des apparences, l'humanité surgit peu à peu et touche au coeur. Un grand moment de théâtre.

« Israël Horovitz est à la fois réaliste et sentimental. Je vous laisse donc imaginer à quel point il peut être féroce. », explique Eugène Ionesco. "Dans Opus Coeur", Horovitz nous conte l'histoire d'une rencontre : celle du professeur Jakob Brackish, brillant universitaire condamné par une maladie du coeur et de Kathleen Hogan, une ancienne élève devenue veuve qu'il engage comme employée de maison. Deux coeurs solitaires dans la froideur de l'hiver, deux écorchés de la vie qui vont se heurter, puis s'aimer, enfin...

Huis clos

Sans concession ni misérabilisme, l'auteur nous donne à voir deux êtres que tout oppose dans un huis-clos devenant peu à peu anxiogène. Enfermés ensemble dans l'appartement d'un  Brackish qui n'a jamais eu le courage de quitter son comté natal de Gloucester, la relation, d'abord cordiale, se noue peu à peu, laissant place à la rancoeur. Pantins tragiques, les deux protagonistes se dévoilent au compte-goutte, cachant un passé douloureux qui ne demande qu'à ressurgir. 

Casser l'habitus

Caroline Darnay met en scène les dialogues courts et incisifs d'Horowitz entrecoupés de silences lourds de sens dans un décor riche de petits détails, reconstituant un intérieur années 50 qui donne à la pièce un aspect étrangement familier. Chaque chose semble à sa place dans ce microcosme si bien organisé, où tiennent tous les souvenirs de la vie de Brackish, vieux mélomane collé à Radio Classique contemplant la déliquescence d'un monde qui tend à disparaître. Face à l'immobilité de Brakisch, cloué à son fauteuil, la mise en scène nous montre une Kathleen en mouvement perpétuel et maladroite dans toutes ses entreprises. Démarre alors un jeu de dupes sur fond de secrets et de révélations à demi-mots. L'occasion de casser cette insuportable routine.
Première altercation entre Brackish et Kathleen Hogan

Première altercation entre Brackish et Kathleen Hogan

© Michel Cabrera / Cie Calliopé
Dans la plus pure tradition du théâtre réaliste, Horovitz brosse un portrait des personnages pris dans leur quotidien,lecture du journal pour l'un, préparation de la soupe ou repassage pour l'autre. Economie de parole pour toucher à l'essentiel, la méthode Horovitz fait son effet, nous installant dans un faux rythme jusqu'au choc salvateur. Entre réalité et faux semblants, l'affrontement couve. Le rusé Brakisch, monstre d'égoïsme, porte un sonotone factice pour mieux tromper l"'ennemi". Quant à Kathleen, quarantenaire meurtrie qui a vécu toute sa vie sous le joug des hommes , elle semble si désincarnée que le spectateur peine à déceler ses réelles intentions. 

Surmonter l'incommunicabilité

Grand admirateur de Ionesco et Becket, Horovitz nous parle de l'incommunicabilité entre les êtres, lorgnant du côté du théâtre de l'absurde. Dans "Opus Coeur", les personnages parlent sans réellement parvenir à communiquer jusqu'à ce que le vernis craque. Ce qui intéresse l'auteur, plus que l'aspect social de l'oeuvre, c'est sa dimension humaine et universelle. Avec une mordante ironie, chacun oblige l'autre à regarder son malheur en face, passage obligé pour sortir de la léthargie. Après les cris et les révélations vient le temps du pardon. Ensemble, unis par ce même amour pour la musique, ils apprennent à se connaître et à se respecter pour renaître de leurs cendres.
L'heure de la réconciliation

L'heure de la réconciliation

© Michel Cabrera / Cie Calliopé
Rédemption

Cette relation paternelle de substition, marquée par l'idée de la transmission d'un vrai amour de la musique, transforme Kathleen. Enfin reconnue pour ce qu'elle est, elle peut enfin reprendre confiance en elle et devenir actrice de sa propre existence. Pour le vieil homme, qui est passé à côté de sa vie sans en comprendre l'essentiel, le seul fait de la voir épanouie suffit à son bonheur, comme si toute sa vie prenait enfin un sens. Jean-Claude Bouillon et Nathalie Newman, deux acteurs d'une touchante sincérité, offrent à ces personnages troubles en quête d'amour une grande profondeur, laissant éclater sur scène toute la puissance de leur humanité.

A la fois simple et éminemment complexe, "Opus Coeur" est une histoire intemporelle, véritable hymne à la vie et modèle de compassion qui restera gravée pour longtemps dans votre palpitant.

"Opus Coeur" (Cie Calliopé Comédie)
Tlj à 12 h / Durée : 90 min.
La Fabrik' Théâtre
10 route de Lyon / imp. Favot
84000 Avignon
N'oubliez pas de réserver au 
04 90 86 47 81