En Avignon, "La Pitié dangereuse" de Zweig nous broie et nous grandit

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 25/07/2013 à 12H04
Elodie Menant et Arnaud Denissel dans "La Pitié dangereuse" / mise en scène : Stéphane Olivié-Bisson

Elodie Menant et Arnaud Denissel dans "La Pitié dangereuse" / mise en scène : Stéphane Olivié-Bisson

© DR

Stefan Zweig à Avignon, c'est comme qui dirait un classique. Avec "La Pitié dangereuse", adaptation théâtrale du seul roman achevé du prolifique auteur autrichien, on est tout de suite emporté par ce souffle propre aux grandes oeuvres romanesques. Entre critique acerbe d'une société autrichienne engoncée dans les convenances et passion tragique, on ressort de la pièce broyé mais grandi.

Avec le sublime "Le joueur d'échec" et "24 heures de la vie d'une femme", "La Pitié Dangereuse" est la troisième adaptation de Zweig cette année en Avignon, faisant de l'auteur l'un des plus représentés du festival. Adaptation fidèle du texte original, la pièce traduit à merveille les obsessions de Zweig : la passion, la mort, l'aliénation de l'homme par les conventions, la différence et la lâcheté de l'homme. 

L'argument

A la vieille du premier conflit mondial, l'officier de cavalerie Anton Hofmiller fait la connaissance de la jeune Edith, fille d'un riche propriétaire juif. Lorsqu'il découvre que cette dernière est paralysée des jambes, il la prend en pitié, tant et si bien qu'il ne parvient plus à se détacher d'elle. De visites en visites, les sentiments d'Edith se font plus forts, alors qu'Anton s'enferme dans le mensonge, feignant de ne rien voir... Après une scène d'exposition d'une grande subtilité où l'officier de cavalerie invite la jeune fille à danser pour lui faire la cour, la découverte de son handicap change totalement son regard. Mais Anton est lâche, et continue de faire espérer Edith pour ne pas la faire souffrir davantage. C'est le début d'un engrenage infernal qui mènera les jeunes gens à la destruction. 
Extraits du spectacle
Entre ombre et lumière

Grâce à des costumes d'époque d'un total réalisme et à travers une mise en scène classique d'une grande sobriété, Stéphane Olivié-Bisson parvient à merveille à rendre compte de l'ambiance mortifère qui règne dans la maison d'Edith. La scène offre un magnifique clair obscur, présentant les personnages dans un halo de lumière blafarde, comme s'ils étaient déjà en sursis. Même  Anton, le flamboyant officier porteur à la fois d'espoir et de malheur, perd souvent son éclat. Dans chaque rencontre, mise en abime par une partie d'échec, entre malaise, silences et non dits, Edith semble renaître tandis que l'officier est pris dans les affres de la culpabilité. On se croirait chez Max Ophuls, grand admirateur de Zweig, dont l'extraordinaire "Lettre d'une inconnue", chef d'oeuvre du mélodrame classique, reste profondément ancré dans notre coeur. Olivié-Bisson, très inspiré, se permet d'ailleurs une incursion dans l'univers du cinéma à travers une scène qui romp momentanément avec l'aspect policé de la pièce. Présenté comme un tableau "lithurgique" entre songe et réalité, le repas de fiancaille montre une Edith présidant à la table, recouverte d'un drap blanc. A la fois symbole de pureté et annonce de mort, on devine la forme d'un cercueil. 
La mélodie du bonheur

La mélodie du bonheur

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Ravages de la pitié

Zweig pose une question fondamentale : Qu'est-ce que l'amour et quelles en sont les limites ? En filigrane, comment une jeune fille pleine de vie, dont on sait qu'elle est condamnée, peut-elle parvenir à accepter sa nouvelle condition ?  Le médecin de la famille, personnage trouble, explique que la science ne permet pas d'affirmer s'il y aura ou non guérison. Mais plutôt que de prôner la transparence, il continue d'entretenir l'espoir, tout comme le père, prêt à tout pour sauver sa fille. Tout ce petit monde qui gravite autour d'Edith lui ment pour la protéger, prenant en pitié la pauvre enfant. Emplie du désir de se sentir femme, Edith devient une héroïne tragique, candide se mourrant d'amour pour celui qui ne peut la voir que comme une enfant malade. Sans amphase ni manichéisme, l'adaptation d'Élodie Menant, qui interprète aussi une Edith au caractère bien trempé avec une vraie fraîcheur, nous amène au plus près du ressenti des personnages.
De l'amour au désespoir

De l'amour au désespoir

© DR
Fatalité 

Chez Zweig, La fatalité passe par l'impossibilité de communiquer les choses par peur de bousculer l'ordre établi. Sans pathos excessif, les personnages sont dans une perpétuelle maitrise d'eux-mêmes, toujours polis et désolés, ne prononçant pas un mot plus haut que l'autre, à l'exception de rares éclats de la part d'Edith et de son père lorsqu'ils croient retrouver l'espoir. Chacun a un rôle à tenir, si bien qu'une toile invisible se tisse dans l'ombre, emportant peu à peu les personnages vers leur funeste destin. Alors qu'Anton oscille entre son devoir moral et la peur de passer pour un arriviste auprès de ses camarades de caserne en épousant une riche infirme, il est ratrappé par un autre fléau, la guerre, qui finira d'achever sa déchéance morale. "La Pitié dangereuse" est une totale réussite et trouve sa résonance dans un monde actuel où l'égocentrisme tend à s'ériger en norme. Une belle invitation à réfléchir sur notre rapport aux autres et notre propre capacité à accepter la différence. D'utilité publique.

La Pitié dangereuse / Jusqu'au 29 juillet
Tlj à 16 h 20
Théâtre du Petit Louvre
3 rue Félix Gras, Avignon
Réservations au 04 32 76 02 79