Avignon : "Nouveau Héros", Hercule rhabillé en porte-drapeau féministe

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 06/07/2015 à 18H43
Seul en scène, Bertrand Barré incarne un Hercule entre ombre et lumière

Seul en scène, Bertrand Barré incarne un Hercule entre ombre et lumière

© Chrystel Chabert

Hercule, nouvelle figure du féminisme ?! L’idée est signée Nicolas Kerszenbaum. Présentée à l’Espace Alya à Avignon, sa pièce "Nouveau Héros" pose la question du genre et du rapport entre les sexes en revisitant le mythe grec. Sur scène, Bertrand Barré porte 14 personnages et autant d’histoires qui vivent par le biais de figurines. Original, drôle parfois, bouleversant. Et terriblement actuel.

Une lampe sur une table, une chaise, un acteur en survêtement et des Playmobil. Tout le décor de "Nouveau héros" est là, tous les personnages aussi. Quatorze au total, portés durant 50 minutes par un excellent Bertrand Barré. Dès le début de la pièce, le comédien sort ces figurines et comme un enfant qui s’invente des histoires, il leur donne une voix, un rôle. Pas n’importe lesquels : Alcmène, mariée à Ampythrion, et séduite par Jupiter au grand dam de sa femme Junon. Et  bien sûr le fameux Hercule qui naitra de la liaison des deux amants.

Nicolas Kerszenbaum n’invente rien : c’est la mythologie telle qu’on la connaît mais l’auteur a réécrit ce mythe au présent. Son Hercule nait dans les années 80 en banlieue parisienne. Il a composé sa pièce en une douzaine de tableaux qui racontent le parcours d’Hercule : naissance, jeunesse, puis succès auprès des filles. 
Au début de la pièce, cette succession de personnages est un peu déstabilisante d’autant que, pour être honnête, les souvenirs des cours de 6e sur la mythologie grecque commencent à dater... On met un peu de temps à rentrer dans l’histoire même si Bertrand Barré est redoutable de talent dans sa capacité à passer d’un personnage à l’autre, changeant sa voix, ses mimiques, sa gestuelle au gré des sexes et des caractères.

Puis les choses se décantent et l’on savoure des moments vraiment drôles car l'écriture de Nicolas Kerszenbaum est moderne, imagée, parfois même cartoonesque, avec bruitages et mimiques exagérées. Il faut retrouver un peu son âme d’enfant, celle où on se racontait des histoires pour rentrer dans cette première partie, plutôt placée sous le signe de la dérision. 

De la lumière à l'ombre 


Mais très vite, on glisse vers quelque chose de plus noir. Et pour cause : on redécouvre qu’Hercule est un être faillible et imparfait. De ce demi-dieu, on n’a gardé que l’image de force et de courage. Mais le personnage est plus complexe que cela, abritant une violence et une virilité exacerbée qui vont le mener à sa perte. Après avoir séduit les femmes, Hercule se retrouve pieds et poings liés avec Mégara, qui tombe enceinte. Et le séducteur viril se retrouve enchaîné à une vie morne. De quoi faire surgir de bien mauvais démons.

Tisser des histoires à partir du réel


Ce qu'on ne sait pas forcément avant d’aller voir la pièce, c'est que Nicolas Kerszenbaum a tissé "Nouveau Héros" à partir d’entretiens sur la question du genre réalisés en 2013 avec des habitants de Sevran, femmes et hommes, toutes origines confondues. A chaque fois, il posait la même question :  "Qu’est ce qui aurait changé dans votre vie si vous aviez été une femme / un homme ? ". En est ressorti une matière énorme et des témoignages forts sur les relations homme-femme et sur ce que l’auteur appelle les " privilèges invisibles ", toutes ces situations qui quand on est un homme paraissent aller d’elles mêmes mais qui ne le sont plus quand on est une femme. Plusieurs témoignages  évoquaient aussi des violences conjugales.

Comment respecter ces paroles confiées, comment parler du genre mais sans être ennuyeux, moralisateur ou caricatural ? C’est là que Nicolas Kerszenabum a eu l’idée d’utiliser LE mythe masculin par excellence : Hercule.

Hercule va devoir payer pour sa violence. Nicolas Kerszenbaum respecte la légende et va infliger à son héros une épreuve originale que nous ne dévoilerons pas mais qui représente pour l'homme qu'est Hercule une douloureuse prise de conscience de ce qui se passe quand on est de l'autre côté, celui des femmes. Les regards insistants, les avances sexuelles du patron qui refuse un avancement professionnel, les préjugés sexistes qui collent à la peau... 


Un féminisme revendiqué


En tant que spectatrice, on se dit : "Ouah ! C'est une pièce carrément féministe !" mais on le pense tout bas tant ce mot est devenu péjoratif ces temps-ci. Mais, bonne surprise, Nicolas Kerszenbaum l'assume totalement : "Oui c'est un spectacle féministe, je le revendique totalement" nous confiait-il après la représentation. " Tout comme j'affirme que ce spectacle vise aussi à dire qu'une femme est égale à un homme à tous les niveaux". 

Ce qu'on en pense...


"Nouveau héros" est une pièce courte, à peine 50 minutes. Cette brièveté est sa force, elle est aussi d'une certaine façon son handicap, car le spectateur doit très vite pénétrer dans cette mise en scène originale, resituer les personnages avant de pouvoir se laisser embarquer dans la grandeur, la déchéance et la rédemption d’Hercule.

Mais l’ensemble est porté par l’écriture, très actuelle, à la fois poétique et terriblement concrète de Nicolas Kerszenbaum (et pour cause on l’a dit, il s’appuie sur des témoignages réels), sur une mise en scène dépouillée qui grâce aux figurines, aux silences, laisse la place à notre imagination.

Grâce enfin et surtout au talent de Bertrand Barré qui sait mettre ce qu’il faut de pudeur ou de virilité, d’humour et de retenue pour glisser d’un personnage à l’autre sans jamais être dans la caricature. Un écueil que "Nouveau Héros" a su éviter et c’est en cela sa plus grande réussite. 
Affiche Nouveau Héros © Nataniel Halberstam
"Nouveau Héros"
Texte, mise en scène et scénographie : Nicolas Kerszenbaum / Cie Franchement, tu
Avec Bertrand Barré
A 12H15 à l'Espace Alya 
31 bis rue Guillaume Puy à Avignon
Jusqu'au 24 juillet (relâche les 8, 15 et 20 juillet)
Réservations : 04 90 27 38 23