"Looking for Lulu", une femme dans le désir des hommes au off d'Avignon

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/07/2017 à 15H12, publié le 10/07/2017 à 09H21
Sabrina Bus et Benoît Hamelin, deux des interprètes de "Looking for Lulu".

Sabrina Bus et Benoît Hamelin, deux des interprètes de "Looking for Lulu".

© Séverin Albert

On connaît tous le personnage de Loulou immortalisée au cinéma par Louise Brooks. Cette femme qu’on pense fatale, l’est-elle vraiment ? C’est ce qu’ont cherché à savoir Natascha Rudolf et Sabrina Bus avec "Looking for Lulu", une pièce jouée jusqu’au 30 juillet à l’Espace Roseau à Avignon. C’est là que nous avons rencontré les deux femmes pour évoquer ce personnage tragique et "monstrueux".


Les origines de Lulu

Petit rappel pour resituer le personnage de Loulou/Lulu. En 1892, le dramaturge allemand Frank Wedekind commence à écrire "La Boite de Pandore, une tragédie monstre". Cette première version de Lulu, ne sera jamais jouée ni éditée du vivant de l’auteur. Mais Wedekind va la retravailler sans cesse jusqu’en 1913 où il boucle une version définitive composée de deux pièces, "L’Esprit de la terre" et "La Boîte de Pandore". Avant cela, dès 1898, Lulu est présentée sur scène mais aussi plusieurs fois censurée tant la pièce bouscule les tabous de l’époque, notamment au niveau sexuel. En 1929, Georg Wilhelm Pabst en fait un film qu’il intitule "Loulou" avec dans le rôle principal Louise Brooks.

C'est sur la version primitive de l'oeuvre que Natascha Rudolf  et Sabrina Bus ont travaillé. "Détail" important : c'est la première fois que ce texte est adapté par des femmes. Leur pièce nous entraîne à Berlin dans le sillage de Lulu, une belle jeune femme à "la peau exceptionnellement blanche" que les hommes désirent.

Les hommes de sa vie

Au début du spectacle, nous la découvrons, perchée sur des talons en petite tenue et portant une perruque de longs cheveux blonds. Elle pose dans l’atelier de Schwarz, un photographe, sous les yeux de son mari, le riche docteur Goll. Celui-ci meurt et Lulu épouse l’artiste tombé amoureux d’elle en faisant son portrait. Il se tranche la gorge en découvrant qu’elle le trompe avec Schön, son ami. Lulu, qui semble très amoureuse de cet amant, lui force un peu la main pour l’épouser... mais finit par le tromper avec son propre fils, trompé à son tour avec Rodriguo !

Autre homme qui revient régulièrement dans la vie de Lulu : Schigolch, sorte de SDF qu’on suppose être le père biologique ou adoptif de Lulu, rien n’est sûr sauf que dans les deux cas, c’est un père incestueux.

Le désir des hommes

Une femme et des hommes. Maris, amants, père...Tous désirent Lulu et veulent la posséder. Mais cette illusion leur coûte cher : en 1h30 de spectacle, ils sont trois à mourir ! Certes, pas de la main de Lulu ni même de sa volonté. Quand les hommes qui croient la posséder découvrent son infidélité (et ce qui est peut-être sa seule façon de rester libre), ils meurent : Lulu entre dans le fantasme d’un autre homme, elle leur échappe et cela est invivable.
 
Lulu a-t-elle conscience de cela ? Rien ne permet de l’affirmer. Parfois, on pense que c’est elle qui dirige sa vie ; parfois on a le sentiment qu’elle subit, qu’elle se "coule" dans le désir des hommes qui prétendent l'aimer. On note au passage que tous lui donnent un prénom autre que le sien : Eve, Nelly, Mignon, Katia...
Looking for Lulu Avignon © Séverin Albert

Lulu, femme fatale ? Pas si sûr...

Fatale, Lulu l’est mais par intermittence. Un de ses amants et futur mari parle d’elle comme d’un "petit animal". On pense alors à un chat resté un peu sauvage (sentiment renforcé par la silhouette à la fois fine et musclée de la comédienne Sabrina Bus, dont il faut saluer le jeu : innocence mutine, sensualité explosive, pragmatisme froid... Elle passe de l’un à l’autre avec beaucoup de talent). L’analogie avec le félin lui va d'ailleurs assez bien : comme lui, Lulu a une force de vie incroyable, retombe toujours sur ses pattes et veut être libre de ses faits et gestes. Mais elle est aussi terriblement avide de présence et de chaleur humaine.

C’est peut-être sa plus grande faiblesse. Car Lulu n’est jamais seule. Le peut-elle ? Le veut-elle ? A plusieurs reprises, l’absence, même courte, d’un homme voire son rejet plonge Lulu dans le désarroi. "Vous en avez assez de moi ?" dit-elle à plusieurs reprises.

Son côté mangeuse d’hommes nous apparaît alors comme une fuite en avant, comme le signe qu’il y a chez cette belle femme en apparence frivole et hédoniste une faille monstrueuse que rien ni personne ne pourra jamais remplir. Une faille qui au final la rend, malgré elle, dépendante des hommes, de leur frustrations et hélas de leur violence comme le prouve la fin tragique de la pièce. 
Sabrina Bus et Alexandre Jazédé.

Sabrina Bus et Alexandre Jazédé.

© Séverin Albert


Pour mieux comprendre ce personnage complexe qui m'a parfois déroutée, j’ai eu envie de rencontrer la metteure en scène Natascha Rudolf. Avec la comédienne Sabrina Bus, elles ont adapté la pièce de Wedekind. Extrait de cet entretien réalisé dans les jardins de l'Espace Roseau.

Comment avez-vous découvert cette version méconnue de Lulu ? 
Natascha Rudolf :
Franco-allemande, je connaissais le film de Pabst qui fait partie des classiques mais je n’avais pas lu la pièce de Wedekind. C’est Sabrina Bus qui m’a parlé des versions de Lulu et notamment la première, découverte récemment. Elle avait envie de travailler ce personnage. De mon côté, j’ai été intriguée car le mythe de la femme fatale, je trouvais ça "piégeux", très questionnant. J’avais une image de Louise Brooks d’emblée irrésistible. Lulu, c’est un mythe, celui d’une femme fatale qui rien qu’en étant là, en respirant, fait tomber les hommes comme des mouches !

Looking for lulu affiche © DR

Mais en lisant le bouquin, j’avais envie de le secouer parce que je ne trouvais pas en quoi cette femme était fascinante ! Elle est relativement innocente, elle dit très peu de choses, elle donne peu de choses d’elle, elle n’est jamais seule, toujours à l’intérieur des maisons des hommes qu’elle épouse, vivant à moitié nue... Sabrina me parlait de la liberté du personnage. Je lui disais : "Oui elle est libre, mais comme un poisson dans un bocal et quand elle commence à sortir des maisons pour aller dans la rue, c’est quand même pour se prostituer à Londres !". Cette femme s’inscrit dans le désir des hommes qu’elle côtoie pour certains depuis l’enfance et auxquels elle essaie d’échapper parce qu’elle a une nature, une animalité, quelque chose qu’on ne peut pas mettre en cage sauf à la fin où elle se fait assassiner. 

Dans la pièce de Wedekind, c’est par Jack l’Eventreur à Londres. Ce n'est pas le cas dans votre version...
Cette fin, je la trouvais insupportable parce qu'absolument morale. Elle dit : "Tu vas dans la rue, tu te prostitues donc tu tombes sur des clients violents, tu te fais éventrer mais tu l’as bien cherché". On sait aujourd'hui que les femmes ont plus de risque de se faire tuer à l’intérieur des foyers : une femme décède tous les trois jours après des violences conjugales. Je trouvais intéressant de traiter ça par le biais du dérapage. Ce n’est plus Jack l’Eventreur qui tue Lulu, ça dérape au sein de la famille… Ça touche à la monstruosité de notre humanité qu’on soit d'ailleurs un homme ou une femme. 

La pièce s'appelle "Looking for Lulu"... A la recherche de Lulu. Au bout d'1h30, je n'ai pas le sentiment de l'avoir trouvée, ni même d'avoir tout compris...
Dans sa pièce, Wedekind décrit au ruban près ce qu’elle porte mais par contre, il y a très peu d'indications d'action, de jeu ou de mise en scène... Au final, c'est bien parce qu’il reste des mystères. On a cherché des réponses, on en a trouvé une partie. Ça laisse aussi de la place pour le spectateur, pour qu’il puisse aussi trouver des clés, ressortir avec des doutes. Lulu, c'est un personnage sur lequel on se casse un peu les dents. Ils nous a donné du fil à retordre à Sabrina et moi !

Looking for Lulu Avignon 2 © Séverin Albert


Sabrina qui d'ailleurs nous a rejoint...

Lulu se glisse souvent dans le désir des hommes qui ne l'appelle jamais (sauf son père) par son prénom... Qu'est ce que ça dit d'elle ? 
Sabrina Bus : 
Je trouve que ce qui est intéressant dans cette pièce, ce sont les hommes en fait parce que Lulu, elle est elle… Eux projettent tous sur elle quelque chose de différent,  des frustrations et des fantasmes si forts qu’elle finit par être "informe", déformée par ces projections. Au final, les variations d’identité de Lulu, c’est toutes leurs identités à eux. A la fin de la pièce, elle est mise sous plastique (au sens propre) : ils l’enferment littéralement dans quelque chose...

Tout au long de la pièce, les hommes viennent et chacun rajoute quelque chose pour finir par construire cette bête informe. Lulu est "monstrueuse" parce elle est tellement brisée qu’elle peut tout porter…Elle aurait pu partir seule mais elle reste... Moi je pense que seule, elle aurait pu avoir un autre destin. Mais elle ne peut pas, elle a besoin d’être accompagnée. Quand on est brisée à ce point, comment sortir de ces fonctionnements qui vous font refaire les mêmes erreurs ? Même si Lulu est plein de vie, elle ne connaît pas le chemin pour faire autrement.