Exister dans le "marché libéral du Off" : les recettes d'une troupe châlonnaise

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 07/07/2016 à 15H14
Christine Berg à la Caserne des Pompiers d'Avignon le 7 juillet.

Christine Berg à la Caserne des Pompiers d'Avignon le 7 juillet.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

Pour une compagnie de théâtre, s'afficher au Off d'Avignon est un must, aux opportunités insoupçonnées. Mais comment y parvenir sans y engloutir son capital ? La compagnie "Ici et maintenant théâtre" y présente "L'illusion comique" de Corneille, à la prestigieuse Caserne des Pompiers, soutenue par la Région Grand Est. Que demander de plus ? Mais y arriver n'est pas donné à tout le monde...

Avignon intra-muros, à un pas des remparts Saint-Lazare au Nord-Est de la ville, à quelques pas seulement de la célèbre place des Carmes et du vaste "Village" du Off . Dans ce quartier se situe une petite concentration de théâtres comme il y en a ici et là parsemées, surtout dans la moitié Est de la cité. Ils sont le poumon du Off.
Le festival vient de commencer, le nombre de passants et de spectateurs potentiels s'est décuplé en quelques heures et selon les théâtres, ça frémit ou ça bout. A la Caserne des Pompiers, rue de la Carretterie, le lieu, grand ouvert et accueillant, attire ces badauds mais les spectacles ne seront ouverts au public que le 9 juillet. Christine Berg nous y attend, enthousiaste.
Le théâtre La Caserne des Pompiers à Avignon le 7 juillet.

Le théâtre La Caserne des Pompiers à Avignon le 7 juillet.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

La metteure en scène est ici un peu chez elle. Et pour cause : c'est la neuvième  fois que sa compagnie, "Ici et maintenant théâtre", y propose un spectacle. Mieux que ça : Christine Berg y a joué dès 1993, l'année de la transformation de cette ancienne caserne en théâtre, sous l'impulsion de quatre compagnies de Reims, dont celle où elle jouait alors. Ces quatre troupes ont créé l'esprit des lieux, un esprit de théâtre public dans le Off, très vite soutenu par la Région Champagne-Ardenne qui y a vu un lieu d'épanouissement pour les compagnies de la région.

La jolie manne de la Région

Depuis, le fonctionnement de la Caserne s'est institutionnalisé, la Région sélectionnant chaque année une grosse dizaine de projets (14 cette année) dans les domaines du théâtre, des marionnettes, de la danse et du cirque, qui se voient ainsi subventionnés. Devenue cette année la Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine, une nouvelle entité prend forme, appelée "Un Grand Est de spectacles" s'étendant déjà sur sept autres lieux à Avignon que la Caserne.
L'affiche sur la Caserne des Pompiers © Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

"Sur les quarante-quatre candidatures, les quatorze dossiers retenus cette année l'ont été grâce à la reconnaissance de leur travail par les programmateurs de la région", explique Bruno Désert, l'un des responsables Culture pour la Région. En gros, on parie sur les compagnies susceptibles d'utiliser au mieux les cartouches du Off. L'accompagnement de la Région s'élève à 240 000 euros à se partager à 14, auxquels s'ajoutent la location du lieu et la mise à disposition d'une équipe dédiée pour la communication, les relations presse, le tractage... Autant dire une jolie manne. Christine Berg, ravie de revenir à la Caserne des Pompiers après quatre ans d'absence avec sa compagnie "Ici et maintenant théâtre", basée à Châlons-en-Champagne, sait ce que cela signifie.

Le "vaste marché libéral" du Off

En 2009, une année où la compagnie n'avait pas été sélectionnée par la Région, elle décidait de faire le Festival en s'installant dans un petit théâtre, sur ses seuls deniers. "Je ne l'ai fait qu'une année, mais ça m'a vaccinée", dit Christie Berg : "il faut compter 7500 euros pour la location d'un créneau de deux heures, durant lesquelles vous devez monter le décor, accueillir le public, jouer, démonter le décor. Ajoutez à ces frais les salaires, l'hébergement, la communication, le transport... En tout, ça nous avait coûté à peu près 25000 euros, malgré les quelques recettes réalisées. C’est une situation inacceptable. Des compagnies mettent la clef sous la porte. Mais c’est à nous de réagir, aux compagnies de refuser ce système".

Pour Christine Berg, le Off qui fête aujourd’hui ses cinquante ans, s’est transformé en une "foire", un vaste "marché libéral" dont les bénéficiaires sont, pour elle, les propriétaires des salles et des appartements d'Avignon. « Les conditions de représentation et de production des spectacles ne sont pas dignes : forcément, cela favorise les productions à coût limité, sans scénographie, quasiment sans décor (que faire avec un décor devant être stocké en un mètre cube ?) et s'adressant à un très grand public, pour générer beaucoup de recettes. Cela devient une course, il faut se battre pour attirer les spectateurs en marchant sur les autres. On a perdu l'esprit de 68, celui d'André Benedetto, (considéré comme le fondateur du OFF, ndlr). Je suis convaincue qu'il faut préserver des espaces à Avignon où d'autres choses sont possibles, car Avignon reste un lieu exceptionnel où l'on "pense" le théâtre.

Vendre son spectacle à Avignon

Pour Christine Berg, l'un de ces espaces est donc la Caserne des Pompiers. Pour 2016, la subvention de la Région s'élève à 34000 euros, calculée au nombre des artistes et des techniciens sur le plateau. « Le coût total pour la compagnie sera de 44000 euros auxquels il faudra soustraire les recettes. On pourrait en avoir pour 3000 à 5000 euros de notre poche », conclut Christine Berg. Un budget équilibré est-il utopique à Avignon, malgré l’aide publique ? La compagnie y est parvenue en 2010 avec une pièce de Marivaux et « l’opération blanche » est toujours visée, y compris cette année.
Le spectacle "L'illusion comique" de Corneille donné à La Caserne des Pompiers à Avignon.

Le spectacle "L'illusion comique" de Corneille donné à La Caserne des Pompiers à Avignon.

© Compagnie Ici et maintenant théâtre

Mais même une perte financière relative justifie qu’on fasse Avignon. Car le festival est le grand rendez-vous des diffuseurs et des directeurs de théâtre qui font leurs saisons, c’est ici qu’une compagnie a des chances de vendre son spectacle. Celui de Christine Berg, « L’illusion comique » de Corneille a été créé en octobre 2015 à Revin, dans les Ardennes, et a fait une première tournée de 28 dates. « Le jouer 15 fois à Avignon, c’est déjà lui permettre de vivre et de trouver son expression pleine. Et ensuite, c’est le vendre pour 2017-2018. D’expérience, à chaque Avignon on a réussi à vendre une vingtaine de dates, sur une quinzaine de lieux.

Sortir de la région

L’intérêt pour nous est de sortir de notre région, pour pouvoir aller jouer dans le Nord-Pas de Calais, dans le Midi, dans l’Ouest, etc ». A Avignon, tout est sur place : les compagnies y viennent élargir leur réseau, entretenir les contacts, rencontrer des partenaires qu’on ne voit qu’ici. « Mais aussi », ajoute Christine Berg, « on attend à Avignon de nouveaux regards, de nouvelles possibilités. C’est toujours un saut dans l’inconnu à l’heure actuelle, alors autant y aller avec un esprit qu’on aime ».