Avignon : Le tractage ou l'art de se faire remarquer dans la jungle du Off

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 07/07/2015 à 17H57
Comment se démarquer dans la myriade de compagnies du OFF ? Mamy et Camille de la Cie Kabaresh misent sur le look, en accord avec leur spectacle "Crève Lady Bird".

Comment se démarquer dans la myriade de compagnies du OFF ? Mamy et Camille de la Cie Kabaresh misent sur le look, en accord avec leur spectacle "Crève Lady Bird".

© Chrystel Chabert

Comment se faire remarquer à Avignon quand on sait que 1300 spectacles sont présentés dans ce OFF 2015 ? Pour tous les artistes, un rituel s’impose : le tractage. Un exercice certes obligatoire pour attirer le public mais pas toujours facile, qui plus est, sous la canicule de ce début juillet. Et pour se faire remarquer, certains ont misé sur le look. En voici quelques-uns.

11H30. Dans les rues d’Avignon, le soleil tape déjà très fort, le moindre mouvement d’orteils, le plus petit battement de paupières déclenche une rivière de sueur. On ne rêve que d’une chose : être assis au frais devant une boisson glacée. Comment ne pas compatir alors avec tous ces artistes croisés au hasard des rues, armés de prospectus de leur spectacle et qui tentent d’accrocher le regard, de déclencher le dialogue et de susciter l’intérêt de passants parfois curieux, parfois pressés, parfois blasés (et pour certains agacés) ? 

Et soudain une colonne Maurice...

Ce 7 juillet, on se trouve Rue de la Bonnetterie, zone piétonne et commerçante d’Avignon, quand on voit débouler une colonne Maurice sur pattes ! Et qui parle en plus ! Un peu comme les crieurs de rue du siècle dernier. A l’intérieur de ce caisson qui pèse 6 kilos, recouvert de parodies de Unes de magazines people, on découvre Toff, grand sourire et à peine une goutte de sueur sur le front.
Colonne Maurice ambulante © Chrystel Chabert
Pas trop compliqué de tracter avec un tel déguisement ? "Oui" reconnait-il "mais en même temps, rien n’est simple à Avignon quand il s’agit de faire connaître un artiste. Et moi au moins, je suis toujours à l’ombre ! ". Toff déambule dans les rues accompagné de Sarah qui elle distribue les tracts. Ils ne "roulent" pas pour eux mais pour Guillaume Farley, un bassiste qui est à Avignon pour défendre sur scène son 3e album, "J’attends un événement ", qui sortira en octobre prochain (eh oui, le festival d’Avignon, ce n’est pas que le théâtre). Tiens en parlant du loup, le voilà l’artiste qui rejoint sa colonne Maurice ambulante.
Même les colonnes Maurice ont besoin d'être hydratées ! C'est Guillaume Farley qui s'en charge

Même les colonnes Maurice ont besoin d'être hydratées ! C'est Guillaume Farley qui s'en charge

© Chrystel Chabert
"Je ne sais pas si seul j’aurai pu ramener des gens " nous confie t-il "mais il s’avère que je suis avec une pointure… et ce qui de passe dans la rue grâce à Toff, je l’aurais même pas touché du doigt tout seul ! Il a beaucoup plus d’impact que si je faisais un numéro de claquette ou le poirier à poil !" (là on demande quand même à voir…). 

Un doux air de Prévert

Moins imposante est la tenue d’Anne Marlange mais avec sa belle ombrelle blanche, on la remarque (et on l’envie !). Sa tenue, qu’elle n’utilise que pour la parade, a un joli charme suranné : gants blancs, robe à fleurs d’un rouge éclatant, petite mantille sur les cheveux. Avec elle, un monsieur aux allures un peu rétro, comme sorti d’une photo de Doisneau. C’est son régisseur. I
Tout droit sortis d'une photo de Doisneau : Anne Marlange et son régisseur

Tout droit sortis d'une photo de Doisneau : Anne Marlange et son régisseur

© Chrystel Chabert
lls viennent de Montpellier pour jouer " Paroles de Prévert, entre vous et moi ", un spectacle composé de 29 poèmes de Prévert mis en musique. Ils tractent deux fois par jour, de 10H30 à 13h puis à 18H. Entre les deux, il y a le spectacle à 15H15 au Verbe Fou. "Le plus dur", explique Valérie c’est de retourner tracter après le spectacle car cela demande beaucoup d’énergie, et c’est pas notre métier. C’est la partie la moins agréable de notre travail. Mais quand les passants vous regardent de manière sympathique et vous sourient, on sait que c’est à moitié gagné !".
Anne Marlange Prévert © Chrystel Chabert

Des sourires et des plumes

Grosse artère commerçante de la ville, la rue de République draine beaucoup de monde et donc beaucoup de compagnies viennent s'y montrer. C’est là, devant les terrasses des restaurants que nous apercevons deux belles créatures.
Tractage Lady Bird © Chrystel Chabert
Impossible de les ignorer ! Voici Mamy et Camille de la Cie Kabaresh. Venues de Paris, elles vivent leur premier festival OFF avec leur spectacle "Crève Lady Bird", l’histoire de Coccinelle, jeune fille perdue dans sa vie et qui cherche le bonheur, entourée par deux fantasques personnages féminins, un qui représente la vertu, l’autre le vice… "Un spectacle fou, décalé, déjanté, avec des textes classiques et contemporains, de la danse, du chant, de l’effeuillage burlesque, une vingtaine de costumes pour 3 comédiennes". Le costume parlons-en : "On est obligé de tracter avec des costumes incroyables et pas en jean et baskets par ce que ça ne représenterait pas la pièce" explique Camille, qui est comédienne. "C’est vraiment un peu plus, il y a énormément de gens qui viennent nous prendre en photos, du coup, on en profite pour parler avec eux, ça facilite le contact" renchérit Mamy, auteure et metteure en scène.
Elles font sensation : Mamy (à droite) et Camille Casanova (à gauche) 

Elles font sensation : Mamy (à droite) et Camille Casanova (à gauche) 

© Chrystel Chabert
Le tractage deux fois par jour en costume, c’est ça qui leur a ramené des gens. Alors au diable la chaleur : "On vend notre spectacle, c’est pas comme si on tractait pour les autres. On l'aime et on le défend. Du coup, même si on a mal aux pieds, même s’il fait chaud, c’est génial. on est dans le plus grand théâtre du monde. Quand même, c’est une chance ! 

Tracter oui, agresser non

On laisse nos deux demoiselles non sans compatir avec Camille, juchée pendant des heures sur des talons de 15 cm. Par 35°, ça force le respect… Alors qu’on pensait finir ce reportage pour aller se mettre au frais, on s’arrête rue de la Banasterie pour discuter avec Guillaume. Oublié les plumes et les talons aiguilles, lui c’est tee Shirt et bermuda, allure décontractée.
Guillaume Rouger (à droite) défend le spectacle de la Cie Carna

Guillaume Rouger (à droite) défend le spectacle de la Cie Carna

© Chrystel Chabert
Mais la passion est la même. Il suffit de l’observer, abordant les gens avec douceur mais conviction pour "39 49 Veuillez patienter", un spectacle d’Alexandre Blondel qui mêle danse et théâtre pour nous emmener dans l’univers d’une agence Pôle Emploi. Le tractage ? "Oui c’est capital. Sur le début de ce festival, 95 % du public présent est venu par ce biais là". Mais pas question d’agresser ou de s’imposer. "Il faut qu’on se fasse plaisir, on n'est pas là pour prendre des remarques négatives; Quand je sens que les gens n’ont pas envie de parler, je n’insiste pas. Moi aussi, à Avignon, je suis un passant et quand je ne suis pas toujours intéressé, je le dis ! 

Il est 12H30. L’estomac crie famine et nos pieds réclament un peu de compassion. C'est l'heure de la pause. Mais pendant ce temps, des dizaines d'artistes vont continuer à battre le pavé de la Cité des Papes pour partager leur passion et faire vivre leurs créations. On leur tire notre chapeau.

Les spectacles cités : 

Guillaume Farley
en concert tous les jours à 16H30 à L'Arrache-Coeur 
"Paroles de Prévert entre vous et moi..."
à 15H15 au théâtre littéraire Le Verbe Fou 
"Crève Lady Bird"
à 22H30 au Théâtre des Corps Saints 
"3949 Veuillez patienter..."
à 18H30 au Théâtre Golovine

Une équipe de France 3 Marseille a elle aussi suivi les déambulations des artistes dans les rues. 
Reportage : J.-M. Bertrand / F. Renard / C. Despré / E. Guez

Plus de détails sur le site du OFF d'Avignon 2015