Denis Lavant joue Céline à Avignon : "Toute la saloperie humaine de son époque"

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 15/07/2014 à 19H17
Denis Lavant en 2014. © Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

Au « Théâtre du chêne noir », dans le Off d’Avignon, pendant près de deux heures Denis Lavant incarne Céline, dans sa solitude, éructant contre les écrivains, les critiques, les étrangers, les juifs… Odieux, mais au verbe génial. Une verve que le comédien Denis Lavant porte à merveille. Rencontre.

« Faire danser les alligators sur la flûte de pan » est tiré d’échanges épistolaires de Louis Ferdinand Céline mais apparaît plutôt comme un monologue…
C’est un soliloque, je dirais. C’est un matériau composé un peu comme de la dentelle par Emile Brami. Il a pioché dans des lettres, des entretiens, des correspondances variées. Moi aussi ça m’arrive maintenant : je suis tombé par hasard l’autre jour, à Grignan, sur un bouquin très rare d’un ami de Céline, le peintre Henri Mahé, qui contient un petit extrait de lettre et qui a fini dans ma partition. Donc j’ai pris cette pièce comme un propos et l’axe de la mise en scène c’est de l’adresser vraiment au public.
 
Denis Lavant dans "Faire danser les alligators sur la flûte de pan" © Mélanie Autier
Qu’est-ce qui vous a fait accepter de jouer ce texte d’après les propos de Céline qui montre à la fois l’écrivain, son caractère odieux et ses prises de positions haineuses ?
Ca m’a d’abord inquiété énormément d’avoir à endosser ce propos. En même temps j’ai trouvé le texte enthousiasmant, parce que brut, original : un langage et une liberté de parole incroyables. Qui ne pourrait pas avoir droit de citer aujourd’hui. C’est tout ce qu’il y a dans l’échappement de la cocotte minute humaine : les pulsions homophobes, racistes, antisémites, misogynes, toute la haine qu’on a de l’autre ou de soi-même. C’est fascinant et inquiétant à la fois. Je me suis énormément questionné avant d’accepter d’endosser pour un temps donné, ce personnage.
 
Comment vous êtes-vous convaincu de le faire ?
Je me suis demandé : qu’est ce qui vaut la peine ? Qu’est-ce qui justifie qu’on cite toutes les pulsions inacceptables de Céline et en particulier son antisémitisme, qui est flagrant, pas même dissimulé ? Et j’y ai répondu : d’abord, historiquement, il y a là quelque chose de très banal dans la pensée commune, populaire de l’époque. Céline est un homme de son temps, mais dans l’excès de tout cela. Il en devient même le bouc émissaire, car il se charge de toute la saloperie humaine de son époque. Le deuxième aspect qui m’intéresse, est humain et plus atemporel : c’est ce qu’il y a de dangereux dans la carcasse humaine ; ce qui, brusquement, a besoin de se définir par rapport à la haine d’un autre. Ce sont des pulsions très malsaines qui retentissent particulièrement en période de crise, comme aujourd’hui. C’est pourquoi il y a une menace réelle. Montrer ce phénomène humain m’intéresse, comme un personnage de théâtre : comme Shakespeare peut montrer Richard III ou Molière le Misanthrope.
 
Comment entre-t-on dans la peau de Céline ?
La formule ne me convainc pas. Moi je garde ma peau, mais je travaille sur une partition. C’est de là que je tire la moelle du personnage, en l’occurrence de l’homme car ici c’est  particulier, c’est du vécu. Dans la partition il y a l’humanité, la cadence, la respiration, de l’écrivain. Donc c’est en la scrutant le plus loin possible qu’on y parvient. Pas en tombant dans le mimétisme – car on pourrait être tenté de le faire, en s’appuyant sur les documents filmés ou audio de Céline, ce que j’ai évité de faire. Pourtant j’en connaissais l’existence du fait de la passion de Léos Carax pour Céline. 
Denis Lavant dans "Faire danser les alligators sur la flûte de pan" 2 © Mélanie Autier
 
Vous faites jouer à Céline quelques airs au piano. Il en jouait donc ?
Oui, j’ai appris cela à l’occasion de cette pièce. Mais ces deux vers que j’interprète ne viennent pas de Céline, ce sont ceux que moi-même je dus apprendre pour les besoins de courts métrages et que j’ai exhumé pour l’occasion (rires) !
 
Un dernier aspect de Céline, c’est l’homme souffrant.
Oui, parce ce qu’il est impitoyable envers lui-même, dans l’exercice de la cruauté. C’est cette énorme solitude, cette lucidité solitaire qui est fascinante.
 
Un mot sur Avignon : est-ce important pour vous d’être dans ce Off ?
Franchement ça m’emmerde, le festival d’Avignon. J’aurais pu ne pas y jouer, et être ailleurs. C’est un spectacle qu’on a créé il y a trois ans déjà, on l’a peu joué et avec peu de public. Brusquement, depuis quelque temps, quelque chose s’ouvre avec Céline, j’ai cette pièce, plusieurs lectures et d’autres interventions…
 
La salle est pleine.
Oui, j’en suis très heureux et je touche du bois. Mais je trouve ça très fatiguant de jouer dans le off, même si je suis très attaché à Avignon. Je n’ai pas été sollicité par le In depuis un moment. Donc je redécouvre Avignon avec une certaine perplexité.
 
Comment vous situez-vous par rapport au mouvement des intermittents ?
C’est extrêmement dur de fédérer le milieu artistique du théâtre, parce qu’il est très divers et composé de chapelles et chacun ne pense qu’à sa pièce. Il est donc difficile de trouver un mode de grève qui soit honorable, digne et actif par rapport à la fonction de comédien Si on s’arrête de jouer on n’est plus comédien. La solution n’est pas non plus de jouer comme si de rien n’était, et puis de manifester. En même temps, le problème n’est pas exactement dans la question des droits des intermittents. Il est dans l’inéquité des moyens de production et des outils de travail. Et Avignon est exemplaire de cela. C’est comme une mégapole : au centre, la cité avec les nantis subventionnés, logés dans les meilleurs endroits et tout autour une ramification de bidonvilles où se concentre tout le off, avec en son intérieur, plusieurs niveaux…
 
Au « Théâtre du Chêne noir », vous êtes dans le chic du Off…
Si on veut, mais il y a quand même dix spectacles qui s’enquillent dans le même théâtre ! Ce qui me gêne surtout est qu’Avignon soit devenu une grosse foire de promotion de produits et de spectacles, du plus ras des pâquerettes au plus « intellectuel ». Ce n’est pas nouveau, mais ça s’est aggravé. C’est l’impression que j’ai, pour avoir sillonné le festival depuis le début des années 1980, aussi bien sur des tréteaux dans la rue que dans le Off, dans le In, au Musée Calvet, pour une seule lecture…
Pour revenir aux intermittents, il faudrait inventer une nouvelle forme de protestation artistique. En 2003 j’avais tenté la grève de la « fin » en ne s’arrêtant jamais de jouer. Je n’ai pas été très suivi…
 
« Faire danser les alligators sur la flûte de pan »,
Jusqu’au 27 juillet au Théâtre du Chêne noir
8bis rue Sainte Catherine