La Syrie dans le coma dans une pièce à Avignon : l'attente, la parole, l’espoir

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 13/07/2016 à 16H42
"Alors que j'attendais" mis en scène par Omar Abusaada au Festival d'Avignon.

"Alors que j'attendais" mis en scène par Omar Abusaada au Festival d'Avignon.

© Christophe Raynaud de Lage

Au Festival d’Avignon, dans le cadre de la thématique Moyen-Orient proposée cette année, la pièce "Alors que j’attendais" mise en scène par Omar Abusaada est un regard artistique, politique et sociétal sur la Syrie. Face à un jeune homme plongé dans le coma, quatre personnages racontent l’attente, la tension, l’exil, le désir de famille, l’espoir…

Pour aller voir la pièce « Alors que j’attendais » de Mohammad Al Attar, mis en scène par Omar Abusaada, il faut quitter le centre d’Avignon pour rejoindre le Gymnase Paul Giera (non loin de La Fabrica, au sud-ouest de la ville) à pied (un quart d’heure maximum depuis la porte Saint-Roch) ou par la navette du Festival. C’est un peu plus loin que la plupart des sites  du Festival mais cela en vaut largement la peine.

Comment parler de la tragédie syrienne au théâtre ?

Le théâtre d’Omar Abusaada est un théâtre de militance - qui trouve naturellement sa place au Festival d’Avignon, et en particulier dans la thématique Moyen Orient proposée cette année – et plus largement un théâtre d’existence. Abusaada a décidé de continuer à vivre en Syrie, malgré le régime, malgré la guerre, pour faire son théâtre. Jusqu’en 2011, on ne pouvait officiellement pas parler au théâtre de politique, du pouvoir, de religion, de sexe… Depuis les manifestations de 2011 et depuis la guerre, c’est devenu encore plus difficile et évidemment extrêmement dangereux. « Il devient difficile de se réunir pour travailler », a expliqué Abusaada au Festival, « il n’y pas d’électricité, les moyens de transport sont quasi inexistants. Et à cause de la nature des textes que je monte, je ne suis plus en sécurité. Une partie des gens avec qui je travaille ne peuvent plus revenir en Syrie où ils risquent à tout moment d’être arrêtés et traduits en justice ». Lui peut encore monter des projets, soutenu par des producteurs extérieurs et par des donateurs de l’AFAC, le Fonds arabe pour les arts et la culture.  
"Alors que j'attendais" - Omar Abusaada - Festival d'Avignon 2 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Comment parler, au théâtre, de la tragédie syrienne ? Dans « Alors que j’attendais », Omar Abusaada a choisi le prisme d’un personnage singulier parmi les victimes de la dictature et de la guerre : l’homme dans le coma. Homme (ou femme, évidemment) touché, atteint, mais pas encore mort. Et tant qu’il y a cette presque-vie, il y a de l’espoir. L’homme dans le coma est toujours en relation, malgré lui, avec le monde car les gens viennent à lui, l’encouragent à se réveiller, cherchent à communiquer, racontent. C’est parce qu’il a rencontré des familles syriennes dont des proches sont dans le coma qu’Omar Abusaada a imaginé avec son dramaturge Mohammad Al Attar, le personnage de Taym, un jeune homme syrien proche de la trentaine retrouvé sans connaissance après une nuit passée à traverser de nombreux check-ponts dans Damas. Sauvagement battu, le jeune homme a été transporté à l’hôpital dans le coma.

Quatre personnages face au coma

Sur le plateau du Gymnase Paul Giera, on retrouve l’homme à deux endroits, deux niveaux de la scène qui correspondent aux deux niveaux du récit théâtral. Il est d’abord en bas, installé dans son lit d’hôpital, entouré en premier lieu par sa mère, cette femme renfermée qui, couverte de son hijab, ne cesse de réciter des versets du Coran. Puis viennent les autres : Nada, la sœur de Taym, venue expressément de Beyrouth où elle allée se réfugier pour vivre enfin sa vie sans sa famille. Jeune femme maquillée, « libérée » mais peut-être pas si bien dans sa peau. En colère : contre le sort, contre sa mère, contre le pays. Les tensions sont palpables entre sa mère et elle. Il a fallu que son frère soit dans cet état pour qu’elle daigne réapparaître dans son pays, pense la mère. Elle, elle a la foi comme espérance. Mais sa fille ?
La scène du haut et la scène du bas.

La scène du haut et la scène du bas.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Arrive la compagne de Taym. « Mon fils a du goût, comme son père quand il m’a rencontrée », dit la mère de Taym en la voyant pour la première fois, l’accusant d’emblée de l’avoir éloignée de son fils. Salma est belle mais fragile, bouleversée par le coma de Taym et par tant de secrets lourds à porter. Et enfin Oussama, look du chanteur Carlos, est l’ami qui chante, avec sa guitare, à l’oreille de Taym. Il rappelle la légèreté, le souvenir de l’engagement commun (il y a longtemps), des films réalisés avec lui, du plaisir de la vie, du hashish fumé ensemble… Oussama sous le feu des accusations. Il a sa part de responsabilité dans tout ça, ce junky, pensent la mère et la sœur. Et si le hashish était ce qui lui permet de survivre « dans cette merde » pour lui qui a décidé de rester ?
La réconciliation en marche.

La réconciliation en marche.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Au total, sur la scène du bas, quatre personnages face au coma : tensions, rivalités, secrets, non-dits. Sur la scène du haut, comme sur une mezzanine, le même Taym apparaît à nouveau. C’est son esprit qui parle : pour raconter les conditions de son arrestation. Observer les lèvres pulpeuses et si rouges de la femme médecin qui l’ausculte. Et remonter jusqu’en 2011, à sa  participation aux manifestations, à l’espoir de tout un pays, à sa décision de filmer, beaucoup, à tout moment. Ah, Facebook et YouTube ces armes si efficaces du témoignage ! Avec Taym, sur la mezzanine, il y a aussi Omar. Beau, jeune, cheveux longs, torse nu, lui aussi dans le coma. Son histoire à lui est une autre histoire syrienne : il finira dans les bras de Daech avant de s’apercevoir de la supercherie. La parole des deux jeunes est fraîche, spontanée. Ponctuée d’images, mais aussi de musique, du rock en arabe, d’aujourd’hui, enthousiaste et gai.

Réconciliation en marche

« Alors que j’attendais » est une sorte de journal, intime et choral, qui remonte le temps des débuts de la rébellion en 2011, jusqu’à aujourd’hui. Depuis « l’accident », comme on appelle l’apparition du coma, les mois ont passé : sur la scène du bas, la chambre d’hôpital a laissé la place à un salon où peu à peu la réconciliation se dessine entre les quatre personnages que le coma de Taym a réunis. « J’ai compris que le pouvoir en place n’est pas le seul obstacle à l’émergence d’une société », explique Omar Abusaada au Festival : « un des principaux problèmes est un défaut dans la construction initiale de la société syrienne et son système familial ». Le coma de Taym a fait son œuvre. Il aura au moins servi à ça : à ce qu’on se parle à nouveau, que les langues se délient, qu’on se décide à regarder les fantômes dans le placard. Les questions demeurent, mais sont enfin abordées de front : la religion, le sexe, les secrets de famille et l’exil avec cette question omniprésente : rester ou partir. Le coma de Taym est évidemment, de près ou de loin, la métaphore du coma dans lequel la Syrie est plongée depuis cinq ans. Tant qu’il y a semblant de vie, il y a de l’espoir…


« Alors que j’attendais », de Mohammad Al Attar
Mise en scène de Omar Abusaada
Gymnase Paul Giera dans le cadre du Festival d’Avignon
Jusqu’au 14 juillet à 18h30