Le "Roi Lear" tragique et bouffon d’Olivier Py résonne en Avignon

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 05/07/2015 à 12H23
Le Roi Lear de Shakespeare, mis en scène par Olivier Py

Le Roi Lear de Shakespeare, mis en scène par Olivier Py

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Shakespeare super star en Avignon ! Hier soir il faisait l’ouverture dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, traduit et mis en scène par Olivier Py, qui a toujours plusieurs tours dans son sac. Devant le Palais, une heure avant le spectacle, c’est une version tréteaux de 20 minutes qu’il propose aux badauds.

Mini ou maxi Lear

Entre chien et loup on démarre donc la soirée devant ces tréteaux très Elisabéthains. Une version pour trois comédiens et une danseuse. Un « mini Lear » très burlesque et très grand public.
Le Mini Lear de tréteaux d'Olivier Py

Le Mini Lear de tréteaux d'Olivier Py

© Sophie Jouve

Plus tard, à 22 heures, entre les hauts murs du Palais, c’est d’une tout autre manière que le souverain déchu clamera sa douleur et sa fureur (nous avons assisté à la générale vendredi soir).
 
Sur toute l’étendue du plateau en bois, Py convoque un Lear égaré et illuminé incarné par son acteur fétiche, le puissant Philippe Girard. Il n’est pas question ici d’un bon père, bafoué et vieillissant, mais d’un homme aussi monstrueux que le sont ses descendantes.  
Le Roi Lear dans la cour d'honneur du Palais des Papes

Le Roi Lear dans la cour d'honneur du Palais des Papes

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

L’histoire, on la connait : Lear fatigué décide de partager son royaume entre ses filles à condition qu’elles manifestent l’affection qu’elles ont pour lui. Deux d’entre elles, Goneril et Régane, le couvrent d’attention par intérêt. La fille cadette, Cordélia, la préférée, ne trouve pas les mots. Lear la juge indifférente et la déshérite.
 
Il y a des images très fortes dans ce Roi Lear : le partage du royaume symbolisé par une grande rame de papier que l’on déchire avec empressement, ce néon qui balafre le mur de la cour (« Ton silence est une machine de guerre »), cette scène d’une rare violence où Lear est rejeté par ses deux filles ainées…

"Lear c'est la mort du politique, l'effondrement de l'humanisme"

"Lear commet trois erreurs : il n'aurait pas dû diviser sa couronne en trois, il n'aurait pas dû demander à ses filles d'exprimer l'inexprimable, à savoir l'amour, et il aurait dû entendre dans le silence de Cordélia un geste d'amour supérieur et non pas une injure. Il commet ces trois erreurs très, très vite, au bout de trois minutes c'est fait, et après on ne peut plus rattraper la catastrophe", explique le metteur en scène. Lear, "c'est la mort du politique, l'effondrement de l'humanisme", dit-il encore. "C'est une pièce qui doit nous mettre en garde, quand la politique n'a plus de sens, ça produit la violence, la guerre, la destruction des royaumes.

Images Compagnie des Indes

Une mise en abime 

Py creuse cette pièce sur la filiation, la folie et la politique. Il offre une mise en abime, une réflexion sur le Roi Lear pour tous ceux qui le connaissent et ont envie d’approfondir. Pour Py Lear parle de nous aujourd’hui. Il est une prophétie de ce qui allait se passer au XXe siècle.
  
Parfois Py fait du Py, oubliant ceux qui vont découvrir le Roi Lear pour la première fois. Cordélia, petite ballerine dont on n’entend pas une ligne de texte et pour cause, elle est bâillonnée tout au long de la pièce. « C’est son corps qui parle » dit Olivier Py « et c’est le fou qui prend la parole et avec lui l’héroisme poétique de Shakespeare qui voit la fin imminente de son monde ». Etonnant Jean-Damien Barbin, fou tantôt vociférant tantôt entonnant des chansons grivoises : « Si papa a du pognon, les enfants seront mignons »,  « T’as vraiment rien dans la tête, tu pense qu’à ta braguette ! », ou encore « Ferme ta gueule mon mignon », sur l’air de Cadet Roussel.

L'engagement des comédiens 

On est souvent séduit, parfois perplexe. L’engagement des 13 comédiens est comme toujours dans les spectacles d’Olivier Py, absolument impressionnant. Philippe Girard est un Lear malade, trop inquiétant pour être pitoyable, Jean-Marie Winling est un émouvant et digne Gloucester, Amira Casar est d’une très belle intensité dans le rôle de Goneril, la fille perfide. Sans oublier Moustafa Benaïbout qui campe un décapant Cornouailles, Nazim Boudjenah un terrifiant Edmond, et Matthieu Dessertine un dénudé, très beau et très sensible Edgar…
 
Tout ce petit monde finira englouti dans la boue, aspiré par la terre nourricière qu’ils ont malmenée et qui se venge. Une image secouante, qui est du Py davantage que du Shakespeare.
 
"Le Roi Lear" de Shakespeare dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, Avignon
4,5,6,7,8,10,11,12,13 juillet 2015 à 22H (durée du spectacle : 2h30)
Réservations : 04 90 14 14 14

Le Roi Lear sera diffusé sur France 2 et Culturebox le 8 juillet 2015 à 22H35
 
Et dès le 9 juillet sur Culturebox (disponible pendant 6 mois) une version augmentée et interactive du Roi Lear, avec les tweets des principaux personnages, des apartés du fou adressés aux internautes. Et des textes en audiodescription, ainsi que des sous titres en anglais et en mandarin.
 
Le Roi Lear, traduction d’Olivier Py, est publié chez Acte Sud