Kristian Lupa adapte la vindicte de Bernhard aux artistes et crée le buzz en Avignon

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 09/07/2015 à 15H04
"Des arbres à abattre" de Thomas Bernhard, mis en scène par Kristian Lupa

"Des arbres à abattre" de Thomas Bernhard, mis en scène par Kristian Lupa

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

A la FabricA, site de création et de spectacle du quartier Monclar, l’éminent metteur en scène Polonais Kristian Lupa a présenté à guichet fermé une adaptation-recréation « Des arbres à abattre », de son auteur fétiche Thomas Bernhard. Un manifeste contre les coteries d’artistes compromises avec le pouvoir. Un spectacle de 4h30 en polonais surtitré…

Une dissection impitoyable de ses condisciples

« Des arbres à abattre » réunit toute une petite clique artistique après le suicide de l’une des leurs, Joana, qu’ils ont laissé tomber.

Pendant que le public s’installe, Lupa choisit d’évoquer Joana par le biais d’une interview filmée où la défunte explique sa vocation d’artiste, la raison d’être de son atelier qui apprend aux comédiens du Théâtre National à marcher. Au dessous, dans un salon, on perçoit les conversations chuchotées des convives.

Commence alors une sorte de veillée funèbre chez un couple de musiciens pitoyables, les Auersberger, commentée à l’écart par un homme, le double de Thomas Bernhard, qui se livre à une dissection impitoyable de ses condisciples, hypocrites, lâches et vaniteux.

"Des arbres à abattre" © Christophe Raynaud de Lage


Un maître de la mise en scène

S’entremêlent d'émouvantes scènes lyriques où Bernhard revoit Joana ravagée par l’alcool ou dans une église évoquant sa vie d’artiste raté.

On ne peut nier que Lupa est un maître de la  mise en scène conjuguant intensité et immobilité, sachant faire coexister plusieurs temporalités sans jamais nous perdre.

Mais Lupa ne se contente pas d’adapter, il réinvente, étire son spectacle avec notamment cette scène où Joana rejoue « La Princesse nue », titre de pièce simplement évoqué dans le livre.

Et puis il superpose sa voix (lointaine) au texte, des sortes de borborygmes, comme si dans l’ombre il dirigeait ses comédiens tel un chef d’orchestre. Le systématisme du procédé finit par irriter.

  "Des arbres à abattre" © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon


Un diner funèbre réjouissant mais qui s'étire

La deuxième partie autour du dîner est le moment le plus réjouissant. L’hôte de marque, un acteur à l'égo démesuré, qui interprète le rôle principal dans le Canard Sauvage d’Ibsen, ne cesse de vanter sa prestation. Il provoquera le chavirement de cette soirée très arrosée où plane le fantôme de Joana. Mais des silences de plus en plus pesants finissent par lasser l’attention du spectateur.

C’est d’autant plus dommage que la conclusion apportée par Bernhard est intéressante. Dans sa dénonciation, il se révèle sans illusions : l'artiste peut être rebelle mais finalement semblable à ses congénères, par lassitude ou par lâcheté.

Ce spectacle était parmi les plus attendus du festival. On doit dire que très peu nombreux sont les spectateurs qui ont abandonné en route cette traversée de 4h30, et que les applaudissements à la fin ont été très nourris.

Pour notre part, malgré des acteurs hors pair et d’inoubliables moments, à la fois cruels et drôles, nous aurions préféré voir la clairière un peu plus tôt !