"Woyzeck" de Georg Büchner dans une mise en scène de Thomas Ostermeier, spectacle d'ouverture du Festival d'Avignon 2004.

Voici le soldat Woyzeck, ce personnage torturé de la pièce fragmentaire de Georg Büchner (1813-1837), transposé dans un no man's land de la périphérie des grandes villes européennes par Thomas Ostermeier, artiste associé au Festival d'Avignon 2004.


Woyzeck 1

© Bellamy / Festival d'Avignon
Autres temps, autres mœurs. Si les casernes se sont éloignées de notre quotidienneté, des "cités" se sont érigées, où se perpétuent une hiérarchie et une violence qui n'ont parfois rien à leur envier. Une énergie et une vitalité aussi, héritées de la grande tradition du cabaret allemand, que ce spectacle exalte jusqu'au paroxysme, quelque part entre folie et féerie. Car "le monde est fou ! Le monde est beau !", s'égosille Woyzeck. Domestiqué par son supérieur, trompé par sa dame de cœur, tourmenté par un médecin lui-même malade de la science expérimentale et de la raison instrumentale, ce pauvre hère que la vie désespère vacille, tourbillonne et déraisonne. Une humanité rageuse rongée par le fric barbote près d'une baraque à frites : bastons brut de béton, mais aussi chaleur et clameurs, chansons et scansions des rappeurs... le cerveau de Woyzeck n'est plus que le siège du chaos humain et urbain. Un meurtre va se commettre, un meurtre comme "nous n'en avons pas eu un pareil depuis longtemps". Truffée de nombreuses scènes muettes inventées, composée comme un scénario de film par Thomas Ostermeier et l'auteur Marius von Mayenburg, cette mise en scène physique enrôle l'onirisme désenchanté de Woyzeck dans une critique sociale du temps présent.
Woyzeck 2

© Bellamy / Festival d'Avignon

Thomas Ostermeier

Âgé de trente-cinq ans en 2004, Thomas Ostermeier est un metteur en scène de l'engagement. Physique et politique. Chacune de ses mises en scène engage le corps de ses comédiens de manière totale. Chaque spectacle, issu du répertoire ou de l'avant-garde, inspiré par le tumulte de l'histoire individuelle ou collective, convoque l'ensemble du corps social. Son théâtre direct, frontal et ciselé est celui de la quotidienneté : comédie des apparences des couples de la nouvelle classe dominante ("Maison de poupée"), lutte acharnée des parias des “cités” ("Woyzeck"), ultramoderne solitude des femmes orphelines de la guerre économique ("Concert à la carte"), jeunesse perdue et frondeuse en quête d'absolu ("Disco Pigs")... Héritier inspiré de la tradition du Berliner Ensemble de Bertolt Brecht et de la pédagogie de Constantin Stanislavski et de Vsevolod Meyerhold, Thomas Ostermeier a fait ses premières armes en tant que comédien, puis en étudiant la mise en scène à l'Ecole supérieure d'art dramatique Ernst Busch de Berlin. C'est dans le chantier de cette “capitale de la douleur” européenne en pleine réunification qu'il installe en 1996 la “Baracke”, ensemble de préfabriqués abrités par le Deutsches Theater, qui devient le laboratoire de toute une nouvelle génération d'auteurs, d'acteurs et de metteurs en scène. Performances exigeantes et provocantes, dramaturgies et écritures résolument contemporaines : c'est dans la confrontation avec ses “pères” artistiques qu'il obtint la reconnaissance de ses pairs et de la critique. En 1999, alors que s'achève l'aventure de la Baracke qui enflamme un nouveau public, le Festival d'Avignon l'invite à présenter "Sous la ceinture" de Richard Dresser, "Shopping and fucking" de Marc Ravenhill et Homme pour homme de Bertolt Brecht à la Baraque Chabran, témoignages remarqués d'un collectif artistique caractéristique du théâtre germanique. Depuis 1999, Thomas Ostermeier codirige la Schaubühne, l'un des principaux théâtres de Berlin, qu'il cherche à ouvrir au public des non-initiés. En 2001, il présente la Révolution à Avignon, avec "la Mort de Danton" (1835) de Georg Büchner, pièce d'un éternel "jeune auteur", dit-il, auquel celui qui n'a cessé de monter les textes de la nouvelle génération rêve de s'affronter. Brecht, Ibsen, Büchner, mais aussi Maeterlinck : les auteurs du répertoire dont il transpose les pièces au cœur de notre actualité correspondent aussi bien à l'univers de Thomas Ostermeier que les contemporains qu'il a mis en scène, tels Sarah Kane, Biljana Srbljanovic, Jon Fosse ou encore Marius von Mayenburg, auteur associé de la Schaubühne. La scène allemande et européenne trouve en Thomas Ostermeier une voix possible pour renouveler un théâtre ancré dans la réalité. Celle d'une “vieille Europe” pacifiée mais déboussolée et divisée, qui cherche son chemin loin des promesses éventées du rêve américain. Celle des personnages de théâtre – auxquels Thomas Ostermeier souhaite redonner vie et couleur, afin d'accrocher le spectateur. Il fait le pari de l'art et de l'union, "car le théâtre que nous aimons, dit-il, consiste à réunir, alors que le monde d'aujourd'hui conduit à séparer".

La Nef des images 2015
À l'occasion de la diffusion exceptionnelle, à la Chapelle des Célestins, d'archives des éditions précédentes du Festival d'Avignon, Culturebox vous propose une vingtaine de spectacles à voir en replay. L'occasion de découvrir une pièce ou de revivre un moment fort. Bienvenue à la Nef des Images !

Distribution

  • Date 09 juillet 2004
  • Durée 1h 59min
  • Production Arte France / La Compagnie des Indes / Schaubühne am Lehniner Platz / Festival d'Avignon
  • Réalisation Hannes Rossacher
  • Auteur Georg Büchner
  • Metteur en scène Thomas Ostermeier
  • Orchestre Nicolas Ramdohr
  • Scénographie Jan Pappelbaum
  • Costumes Almut Eppinger
  • Chanteur Karim Ammour, dit Spike
  • Acteurs (+rôles) Bruno Cathomas , les Voisins : Josef Hoffmann, Paul Matzke, Niklas Polhans, Martin Winkel  (Woyzeck), Christina Geiße (Marie), Felix Römer (Capitaine), Kay Bartholomäus Schulze (Docteur), Ronald Kukulies (Andres), Ruud Gielens (Tambour-major), Lars Eidinger (Sous-officier), Linda Olsansky (Margreth), Udo Kroschwald (le Boussu), Detlev Schmitt (l'Idiot), Erwin Bröderbauer (Christian), André Szymanski (Itze), Mai-Nam Scharapenko (premier enfant), Mai-Ly Scharapenko (deuxième enfant)
  • Danseurs Patrick Schulze  (Patrock), Enrico Schwarz (Ric), Christian Garmatter (Sancho), Ralf Habicht (Hawk)