Avignon : avec "Le mariage de Maria Braun" Thomas Ostermeier parle d'aujourd'hui

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 24/07/2014 à 11H42
Ursina Lardi et Thomas Bading répètent "Le mariage de Maria Braun" à Avignon. Le texte de Rainer Werner Fassbinder est mis en scène par Thomas Ostermeier (22 juillet 2014)

Ursina Lardi et Thomas Bading répètent "Le mariage de Maria Braun" à Avignon. Le texte de Rainer Werner Fassbinder est mis en scène par Thomas Ostermeier (22 juillet 2014)

© Anne-Christine Poujoulat

Thomas Ostermeier, qui monte à Avignon "Le mariage de Maria Braun", inspiré du film de Fassbinder de 1979, trace un parallèle entre l'Allemagne de la reconstruction et celle d'aujourd'hui, dont il critique le statut de modèle.

Le dramaturge de 45 ans, directeur de la Schaubühne de Berlin, une des scènes les plus créatives d'Europe, porte depuis toujours un regard critique sur son pays et sur l'Europe libérale. S'il a choisi de remonter pour le Festival d'Avignon une pièce créée en 2007 à Munich, c'est parce qu'"avec la situation actuelle, française et européenne, c'était le meilleur choix."
 
"Je viens de passer trois semaines en répétitions ici à Avignon et chaque jour je me dis que la pièce parle vraiment d'aujourd'hui", poursuit-il. Le personnage principal, Maria, jeune mariée de 1943, devient dans le pays en reconstruction une femme d'affaires sans scrupules, tout en gardant son amour intact pour son mari. Elle paiera très cher son ascension sociale, flouée par  les hommes à qui elle faisait confiance, son mari et son amant.
 
En Europe, on pense qu'il ne faut pas être trop sensible pour réussir
 
"Il y a une très belle phrase dans la pièce, où Maria dit 'les sentiments  ont la vie dure aujourd'hui'", raconte Thomas Ostermeier. "Autrement dit, mieux vaut ne pas être trop sensible, sinon on ne va pas réussir ! On retrouve cette pensée partout en Europe et surtout en Allemagne, qui fait figure de modèle pour le reste de l'Europe, ce que je critique complètement", dit-il.
 
"Se concentrer sur la concurrence dans le domaine de l'économie et du travail, travailler plus et gagner moins, créer une petite fraction de super riches et une grosse proportion de très pauvres, c'est ça le modèle allemand",  ironise-t-il. "Il faut bien voir que le salaire minimum existe en France depuis 30 ans et en Allemagne depuis 10 jours seulement."
 
La pièce est une charge brutale contre la société de consommation et le cynisme des relations humaines. Coïncidence ? A la fin, l'Allemagne devient pour la première fois championne du monde de football, en gagnant la finale de 1954 à Berne. "L'Allemagne vient de gagner de nouveau la Coupe du Monde, à chaque fois, il y a un lien avec la situation politique", observe Thomas Ostermeier.
 
Solidaire des intermittents
 
Solidaire de la lutte des intermittents du spectacle en France, il a glissé dans la pièce un texte virulent sur leur lutte, au moment précis où la scène évoque un combat syndical. "Nous refusons de nous aligner sur les politiques d'austérité mises en oeuvre partout en Europe", dit en français l'actrice Ursina Lardi (la pièce est en allemand surtitré).
 
"En France, les financements vont aux compagnies indépendantes, si cela existait en Allemagne, je serais le premier à avoir ma compagnie Ostermeier ! En Allemagne il faut être dans les institutions avec tous les inconvénients et il y en a beaucoup", assure-t-il. "Moi je suis responsable de 200 personnes à la Schaubühne et mon budget, 16 millions d'euros annuels, passe pour 15 millions en salaires et frais de fonctionnement, ce qui laisse très peu pour la  création."
 
Thomas Ostermeier estime que "pour l'indépendance de la création, le système de l'intermittence est plus avancé et plus juste qu'en Allemagne".
 
Thomas Ostermeier va monter "Richard III", "une pièce pour aujourd'hui"
 
Sa prochaine création à la Schaubühne sera un "Richard III" de Shakespeare en février. Il cherche des mécènes pour transformer la Schaubühne en scène circulaire, comme au "Globe", le théâtre fondé par Shakespeare à Londres.
 
"Richard III est une pièce pour aujourd'hui, c'est une sorte de 'spin doctor' (communicant) un grand manipulateur", dit-il. Ce "Richard III", s'il était montré l'an prochain à Avignon, prendrait la suite chronologique du "Henry VI" de Thomas Jolly, qui a créé l'événement cette année.
 
"Le Mariage de Maria Braun" d'après Rainer Werner Fassbinder, mis en scène par Thomas Ostermeier, est au festival d'Avignon du 23 au 27 juillet 2014 à 22h (cour du lycée Saint-Joseph)