Avignon Off : "La pensée" d'Olivier Werner nous fait perdre la raison

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 14/07/2016 à 10H53
Olivier Werner dans "La pensée" de Leonid Andreïev

Olivier Werner dans "La pensée" de Leonid Andreïev

© DR

Deux très bonnes raisons d'aller voir "La pensée" au Théâtre Le Nouveau Ring dans le Off d'Avignon : découvrir Leonid Andreïev, un auteur russe adulé par Gorki et injustement oublié, plonger dans un monologue vertigineux et haletant, formidablement interprété par le comédien-metteur en scène Olivier Werner.

La note Culturebox

5
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Sol grillagé, néons, porte sans poignée, un homme appelé Kerjentsev est enfermé. Il a tué son meilleur ami en lui fracassant le crâne, sous les yeux de sa compagne dont il est éperdument amoureux.

Un regard qui vous transperse

Kerjentsev, médecin dans la vie, détaille avec une précision clinique le déroulement du meurtre, "le cheminement logique par lequel s'est construit sa décision", qui a tout semble-t-il du crime passionnel : "il fallait qu'elle sache qui l'avait tué", "je voulais la rendre malheureuse…"

Regard qui vous transperce et qui ne vous quitte pas des yeux, au point que chaque spectateur croit qu'il joue pour lui, Olivier Werner nous happe dès les premiers mots. Un malaise naît très vite, tant la lucidité de Kerjentsev est désarmante.
La pensée 2 © DR

"Ceux qui disent la vérité sont-ils fous ?"

Car tout en lui respire la normalité, son propos construit, crédible, ses habits, chemise et pantalon gris, sobres. Seules ses chaussures béantes, sans lacets, nous indiquent sa condition d'interné.

Il s'applique, avec obstination, à prouver qu'il ne s'agit pas d'un crime passionnel mais d'un crime programmé. Il s'adresse à un comité d'experts, qui décidera de le laisser en asile ou de l'envoyer en prison. Lui veut la prison, car "ceux qui disent la vérité sont-ils fous ?"

S'appropriant le texte de Leonid Andreïev qu'il a retraduit, Olivier Werner nous entraîne très loin dans le cerveau du meurtrier, toujours sur le fil, si juste et si troublant que l'on se demande constamment : est-il sincère ? Manipulateur ? Ou simplement, comme sa condition l'indique, fou ?

Tenu en haleine

Tenu en haleine on a le sentiment d'assister à la naissance d'un assassin, qui pourrait être aussi celle d'un comédien : "Je cachais en moi un formidable acteur… doué pour s'incarner dans des milliers de vies". Mais plus sa parole se déverse, plus elle lui échappe. Et si sa lucidité extrême n'était que le symtôme de sa folie…

"C'est un personnage très attachant car sa volonté de maîtrise est à la mesure de sa dégringolade. On ne peut pas faire subir à sa tête un traitement aussi violent", nous confie Olivier Werner après son tour de force.

"On peut imaginer que cette pièce, avec le meurtrier et sa victime, sont les deux faces d'une même personne. C'est comme si à travers ce texte là, Andreïev mettait à l'épreuve sa propre conscience et jouait avec les limites de sa propre folie. D'ailleurs l'écrivain à fait plusieurs tentatives de suicide, la troisième a été la bonne."

Courez voir cette fascinante auto-analyse d'une heure trente, qui réussit à distiller en vous le malaise d'une énigme …

"La pensée", flyer © DR