A Avignon, Coraly Zahonero de la Comédie-Française est "Grisélidis", écrivain peintre et putain sublime

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 12/07/2016 à 13H52
Coraly Zahonero, dans "Grisélidis"

Coraly Zahonero, dans "Grisélidis"

La pièce se joue depuis trois jours, et pourtant devant l'entrée du Petit Louvre à Avignon, la foule se presse pour venir voir "Grisélidis", une pièce écrite, mise en scène et jouée par Coraly Zahonero, sociétaire de la Comédie-Française. Avec Hélène Arntzen au saxophone et Floriane Bonanni au violon, la comédienne, habitée, donne voix à cette femme au destin et au tempérament exceptionnel.

La note Culturebox

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Sur scène, pas de rideau. Un décor rassemblé au centre du plateau : un bureau, un petit guéridon, une lampe, un paravent couvert de vêtements, des tapis. La salle est pleine à craquer, les spectateurs finissent de s'installer quand du fond de la salle se fait entendre le son d'un saxophone. Deux femmes descendent l'étroit escalier qui borde les gradins tandis que l'espace s'assombrit jusqu'au noir. Puis elle entre en scène, Grisélidis. Elle s'assied, et sa voix se fait entendre, râpeuse, un brin gouailleuse, une légère pointe d'accent suisse. Elle est vêtue de noir, chevelure de jais, une frange qui barre son front. On ne l'arrêtera plus. Les mots dégringolent comme l'eau d'un ruisseau impétueux.

Grisélidis a tant de chose à dire. Née entre les deux guerres (1929) à Lausanne dans une bonne famille protestante, elle entre à l'école des Arts et métiers de Zurich à 20 ans et en sort avec un diplôme de décoratrice, avant de se marier en 1950. Elle divorce, donne naissance entre 1952 et 1959 à quatre enfants de trois pères différents. Puis elle s'enfuit à Munich.

"Ils viennent se venger sur une putain"

Grisélidis raconte : la misère, la première passe, les clients. En allemand "faire le trottoir", se dit littéralement "marcher sur le trait", c'est ça la prostitution, "marcher en équilibre sur cette ligne de douleur", dit-elle. Les hommes. Pourquoi viennent-ils la voir ? Que viennent-ils chercher dans ses bras ? Qu'attendent-ils d'elle ? Pas le bonheur, ça non, Pas faire l'amour non plus, ça ressemblerait même plus souvent à un combat, dit-elle. "Ils viennent se venger sur une putain", et ils peuvent être dangereux. Il faut savoir s'y prendre, redoubler de tendresse ou bien de fermeté. "Moi, on n'a jamais pu me tuer", dit-elle.
"Grisélidis"
Il lui faut acceuillir "ces hommes qui n'ont pas de femme à prendre dans leurs bras", ces hommes éduqués dans l'interdit. Il faut les comprendre. Alors "vous n'êtes plus vous-même, vous êtes l'autre, vous êtes dans la peau des autres", explique-t-elle, "Je les aime les gens", poursuit-elle. Pour un peu elle "leur ferait gratuit". Car c'est surtout du réconfort que viennent chercher tous ces hommes, du nain bossu au bon père de famille, en passant par le travailleur immigré. Elle les accueille tous, sans distinction, la prostitution comme humanisme.

Et puis il y a les petits matins, le travail d'une longue nuit achevé. Grisélidis se regarde dans le miroir, ne reconnait plus son odeur, la matière dont elle est faite, la sensation qu'on lui a tout enlevé, et la nausée. "Je ne sais plus qui je suis", dit-elle.

On remonte à l'enfance, une mère protestante, ultra rigide, qui ne perd jamais une occasion de culpabiliser sa fille. "On ne perd jamais une miette d'une enfance massacrée", dit-elle. Le bien, le mal, le bonheur imposé (se marier, avoir des enfants). Grisélidis Réal a tout envoyé balader et payé cher sa liberté. En 1969 elle écrit un roman autobiographique "Le noir est une couleur", arrête la prostitution pendant quelques années, puis replonge. Mais en 1975 elle rejoint le mouvement baptisé "la révolution des putes". Elle a trouvé une forme à son combat.

Coraly Zahonero, magnifique, se donne corps et âme

Sur scène, un dispositif simple, qui concentre toute l'attention du spectateur sur les mots de Grisélidis. De temps à autres, la voix se tait, relayée par la musique du violon, le chant de l'âme, ou du saxo et ses sonorités graves, sur des airs gitans qui font danser Grisélidis. Sa vie, son combat pour la liberté, ses amours, la sexualité, elle parle sans tabou, conjuguant provocation, passion, douceur, et humour.  Le verbe est cru, la langue très belle. Sur scène, Coraly Zahonero, habitée par son personnage, happe le spectateur au premier mot, l'hypnotise, ne le lâche plus jusqu'au dernier, interprète magnifique de cette voix bouleversante.

Elle porte le projet depuis plus de quatre ans, Coraly Zahonero, sociétaire de la Comédie-Française. En 2011, bouleversée par Grisélidis Réal, femme, écrivain, peintre, et putain, la comédienne décide de faire entendre la parole libre et poétique de cette femme exceptionnelle, découverte par hasard dans un entretien diffusé par la télé suisse romande datant de 2002.

Grisélidis Réal a alors 73 ans. C'est deux ans avant sa mort. "Quarante-cinq minutes d'interview, pas un 'euh', pas une hésitation, c'était une parole au scalpel. J'étais scotchée", se souvient la comédienne, qui se lance alors dans une exploration minutieuse de la vie et des écrits de cette femme "d'une grande intelligence".
Coraly Zahonero à Avignon à la sortie du spectacle, "Grisélidis", le 11 juillet 2016

Coraly Zahonero à Avignon à la sortie du spectacle, "Grisélidis", le 11 juillet 2016

"J'ai capté tout ce qui me parlait d'elle", poursuit-elle. Elle lit "Le noir est une couleur", son unique roman, publié dans les années 60, mais aussi d'autres textes, comme "Le sphinx", "La passe imaginaire". Elle écoute attentivement les entretiens filmés, lit ses correspondances, rencontre ses enfants. "J'ai amassé une matière gigantesque !", s'exclame Coraly Zahonero. et elle décide d'en faire quelque chose.

"Il faut faire exister cette parole de vérité qui fait du bien"

"Je me suis dit, cette femme est morte. Elle n'est plus là pour se faire entendre. Moi je suis actrice, on m'écoute, il faut faire exister cette parole de vérité qui fait du bien", explique Coraly Zahonero. "Et puis je trouve qu'il y a une puissance littéraire dans ses écrits, mais aussi dans ce qui se dégage de sa parole, quand on l'écoute. Pour moi, en tant qu'actrice à la Comédie française, cela a toujours été important de faire découvrir une langue. Et Grisélidis, c'est un style", poursuit la comédienne.

L'actrice passe alors une année à organiser toute cette matière, pour en faire un spectacle. Résultat, un très beau texte, cohérent, qui donne vie à un magnifique personnage. Pour travailler son rôle, Coraly Zahonero a rencontré d'anciennes amies de Grisélidis : Peggy, une transsexuelle, ou Sonia, aujourd'hui retirée. Elle a aussi rencontré des femmes à Paris, par l'intermédiaire de Françoise Gilles, sociologue et fondatrice du Bus des femmes. "Quand j'ai parlé avec ces femmes, j'ai entendu les mêmes mots que ceux de Grisélidis".
Grisélidis Réal - Extrait de "Prostitution" de Jean-François Davy (1976)
"Il y a un parallèle entre le travail d'actrice et celui de prostituée. C'est une chose qui m'a intéressée dans ce projet. On entre dans la loge comme elles entrent dans leur camion à Vincennes. On se prépare pendant une heure. On se maquille. On change de nom pour devenir un personnage et on met sa vie de côté, son corps à distance. C'est la même chose et pourtant il ne viendrait à l'idée de personne de considérer le travail d'acteur comme une chose dégradante", souligne Coraly Zahonero.

"Elles peuvent être pénétrées plusieurs fois par jour, sans se sentir pénétrées dans leur intimité", poursuit-elle, en colère contre les politiques qui veulent interdire la prostitution. "Il faut arrêter de faire un amalgame entre la prostitution choisie, et les réseaux. Les femmes qui font partie des réseaux ne sont pas des prostituées, mais des esclaves. Avec ces politiques, on les précarise". Coraly Zahonero attend vendredi 15 juillet la visite de ses amies prostituées, qui feront le voyage pour la voir jouer "Grisélidis" à Avignon.

"Un projet artistique complet, et très fort"

C'est la première fois que la comédienne de la Comédie-Française joue au festival. "J'étais venue voir des copains, mais moi je n'avais jamais joué ici. C'est une première. Et je suis très heureuse, parce que ça fait trois jours qu'on joue et c'est déjà plein. Je suis hyper fière de pouvoir faire entendre cette parole ici, à Avignon. C'est l'aboutissement de quatre ans de travail". Un vrai projet complet, "un acte artistique très fort", que la Comédie-Française l'a volontiers autorisée à mettre en œuvre.
Les dessins de Grisélidis Réal, et le livre de contes " Le cheval nuage", exposés à la Maison Ripert, Avignon

Les dessins de Grisélidis Réal, et le livre de contes " Le cheval nuage", exposés à la Maison Ripert, Avignon

© Laurence Houot / Culturebox
"C'est important de se nourrir", conclut la comédienne, qui a aussi oeuvré pour la publication d'un livre pour enfants, dessiné dessiné à l'origine par Grisélidis pour son mari, car elle était aussi peintre. On peut d'ailleurs voir quelques-unes de ses œuvres, très fortes, dans un restaurant d'Avignon.

"Grisélidis", d'après Grisélidis Réal, de et avec Coraly Zahonero de la Comédie-Française, avec Hélène Arntzen, saxophones, et Florianne Bonanni, violon (Production au Petit Louvre et diffusion, théâtre de Suresnes Jean Vilar, Direction Olivier Meyer)
Théâtre du Petit Louvre (Templiers)
Tous les jours à 18h15 jusqu'au 30 juillet 2016, relâche les 14, 21 et 28 juillet

Exposition des oeuvres de Grisélidis Réal 
Maison Ripert, 28 rue Bonneterie à Avignon, tous les jours de 9h30 à 2 h du matin.

A lire:
Le Cheval nuage, conte illustré (1950) (Éd. l’œil pour l’œil, 2016)
Le Noir est une couleur (Éd. Balland, 1974 ; Éd; d’en bas, 1989 ; Ed; Verticales, 2005)
La Passe imaginaire (Édi. de l’Aire/Manya,1992 - Éd. Verticales)
À feu et à sang, recueil de poèmes (Édi. Le Chariot, 2003)
Carnet de bal d’une courtisane (Éd. Verticales, 2005)
Les Sphinx (Éd. Verticales, 2006) 4 © J.-D. Rouiller
Suis-je encore vivante ? Journal de prison (Éd. Verticales/phase deux, 2008)
Mémoires de l’inachevé (1954-1993), textes réunis par Yves Pagès (Éd. Verticales, 2011) .