"Vol au dessus d'un nid de coucou" : un vent de liberté souffle sur Avignon

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 22/07/2013 à 17H25
"Les patients" simulent l'effervescence d'un match de baseball

"Les patients" simulent l'effervescence d'un match de baseball

© Compagnie Caravane

On a tous gardé dans un coin du coeur le souvenir de "Vol au dessus d'un nid de coucou" de Milos Forman, chef d'oeuvre aux 5 Oscars porté par un Jack Nicholson au sommet de son art. Après un tel succès, ramener la pièce au théâtre était pour le moins osé. Pourtant, la compagnie Caravane se montre à la hauteur du challenge, signant une oeuvre moderne et bouleversante aussi drôle qu'attachante.

Alors que Milos Forman réalisait "l'As de pique", son premier film, l'année 1963 voit la première transposition au théâtre de "Vol au dessus d'un nid de coucou", d'après le roman de Ken Kesey sorti un an auparavant. La pièce remporte un franc succès mais c'est l'adaptation cinématographique de 1975 qui marquera durablement toutes les consciences. Sans emphase et avec une fluidité incroyable, Stéphane Daurat redonne ses lettres de noblesse à la pièce d'origine, véritable hymne à la liberté et à l'espoir, pour un grand moment de théâtre. 

De l'aliénation de l'homme

On connaît l'histoire. Dans les années 60, le quotidien d'un hôpital psychiatrique où les malades, enfermés dans le carcan d'un système asphyxiant, n'ont aucune chance de guérison. Dans cette prison aseptisée, la routine médocs, thérapies de groupe, dodo, se répète inlassablement sous l'égide de l'infirmière en chef, la cruelle Miss Ratched. Arrive le truculent McMurphy, qui par sa jovialité naturelle et son dégoût de l'injustice s'élève contre la tyranie médicale en semant la zizanie au sein du service.

Si les "fous" sont tous atteints de pathologies sérieuses, restituées sur scène par des comédiens d'une authenticité confondante, on leur refuse l'essentiel : le droit de se sentir libre. Sous des apanages libertaires, l'individu est écrasé et dépourvu de son libre-arbitre. Comme un "Big Brother", le système totalitaire mis en place par Ratched ne présente aucune faille, chaque patient ayant une place bien définie dans une organisation millimétrée. Concentré de pulsions, Mc Murphy échoue dans l'asile parce qu'il a refusé toute forme de concession vis à vis d'une société des plus policées. Dans l'hôpital, devenu un avatar de l'enfer sur terre, la menace de la sanction est constante. Subtil hors-champ, l'ombre des électrochocs et, à terme, de la lobotomie, plane comme un spectre de mort.
"Vol au dessus d'un nid de coucou" : version théâtre
La liberté à tout prix

Dans la pièce, la prise de conscience de leur humanité par les patients passe avant tout par la parole. Après tout, nous sommes au théâtre, lieu de tous les possibles où la profusion est de mise. Ainsi, les malades s'amusent d'eux-mêmes avec une piquante ironie, apprennent à se connaître, à se soutenir et surtout à s'accepter tels qu'ils sont. Par l'intermédiaire de Mc Murphy, chacun se redécouvre une identité, exprime ses désirs, ses mécontentements et ose imaginer un avenir meilleur. C'est sans doute cette volonté de s'en sortir sans rien lâcher, symbolisée par la parole et le mouvement des comédiens occupant de plus en plus tout l'espace scénique, qui touche le plus le spectateur. Une empathie oui, mais aucune pitié. Seul constat, révélateur de l'absurdité du système, on se demande où se trouve la norme pour juger quelqu'un de fou. 

Arnaud Perrel, magnifique Patrick Mc Murphy parvient presque à nous faire oublier Jack Nicholson, tandis qu'Olivier Baucheron (Chef) et Catherine Hauseux (Miss Ratched) apportent à leur rôle une complexité raffinée. "Chef", fils d'un indien détruit à petit feu par la ville, a décidé de ne plus parler, lui-même déconnecté du monde des hommes. Il s'évade chaque nuit dans ses songes, narrateur de l'insupportable quotidien de l'hôpital prison dont il est captif. Dans la pénombre, éclairé par une simple traînée de lumière, on peut entrevoir avec un certain déchirement ce qu'il reste d'une grandeur passée, détruite à jamais par la violence des hommes. C'est là que "Vol au dessus d'un nid de coucou" tend à l'universalité, rappellant avec une glaçante simplicité la capacité de l'homme à faire le bien comme le mal.  
"Vol au dessus d'un nid de coucou" : trailer du film
Tous en scène

Jusqu'à dix en scène, les comédiens dialoguent dans une délicieuse cacophonie, rappelant la lueur d'espoir qui perle sous la tragédie et l'importance du collectif dans une société de plus en plus individualisée. Si l'extérieur n'est jamais montré, on le devine à l'image d'un personnel replié derrière une vitre en verre, qui épie les moindres faits et gestes de ses patients. De petites lâchetés en petites lâchetés, l'inhumanité des soignants est distillée au compte-goutte, sans misérabilisme, ponctuée par des épisodes de sadisme pur. Sur la scène, un décor simple et léché, propice à faire revêtir à chaque action des allures mécaniques. Pourtant, la mise en scène instille l'espoir à travers de magnifiques "tableaux" donnant sur l'extérieur, à l'image de la scène finale où "le chef" s'évade par une fenêtre dans un halo de lumière. 

Entre huis-clos oppressant et comédie sociale, "Vol au dessus d'un nid de coucou" frappe avec la force inhérente aux grandes oeuvres et trouve sa résonnance avec un monde contemporain où l'intolérance et l'injustice condamnent d'emblée les plus faibles. Loin de se contenter de raconter l'histoire d'un groupe d'individus en marge de la société, la pièce atteint une dimension universelle, et nous rappelle la facilité avec laquelle les hommes, peureux de nature, acceptent peu à peu les dérives du totalitarisme par simple peur de la différence. "Orange mécanique", brûlot d'une mordante ironie, n'est jamais loin, histoire de nous rappeler que "l'homme est un loup pour l'homme".

Cie Caravane : "Vol au dessus d'un nid de coucou"
Collège de La Salle
Tlj 17 h 20 / Durée : 95 min.
3, place Louis Pasteur, Avignon
Réservations : 04 32 76 20 12