Avec "Hôtel Europe", BHL signe une pièce catastrophiste et sans relief

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 30/09/2014 à 11H02
"Hôtel Europe" de BHL, avec Jacques Weber

"Hôtel Europe" de BHL, avec Jacques Weber

© Almin Zrno

Un homme dans une chambre d’hôtel le 27 juin 2014 à Sarajevo. Il est écrivain, vient prononcer un discours sur l’état de l’Europe cent ans après la première guerre mondiale. Il n’a pas le premier mot de son texte. L’Europe va mal et lui-même ne se sent pas très bien.

Jacques Weber sur scène est le porte-voix de BHL. La pensée de BHL, les combats de BHL, les rencontres de BHL, l’ego (et même la chemise) de BHL. Jusqu’à épuisement.

D’abord, comme on est à Sarajevo, la Bosnie. Va pour la Bosnie. Dispositif (habile) de projection sur grand écran des éléments que l’écrivain va chercher sur son ordinateur. Détails oubliés, anciennes photos, combattants amis peut-être morts. Et déjà un sentiment de malaise : aussi affreux que fût le cauchemar bosniaque, il semble plus important pour l’écrivain (enfin, BHL) que la boucherie de 14-18!

Puis exécution en règle de Pamela Harriman, l’ancienne ambassadrice des USA en France. Rapport avec la Bosnie? Seul BHL le sait. Elle était (nous dit l’écrivain) incompétente puisqu’elle couchait avec tout le monde. Après cet accès ahurissant de machisme d’un autre âge, anecdote de l’écrivain (BHL ?) nageant seul dans la piscine d’un hôtel (le Ritz) avec Pamela, encore très belle à 70 ans; les gestes désordonnés de Pamela qui est en train de mourir d’une crise cardiaque et l’écrivain, finalement, qui regrette que le temps leur ait manqué du coup pour une brève aventure... aquatique ? 
Un discours sur l'état de l'Europe, 100 ans après la première guerre mondiale

Un discours sur l'état de l'Europe, 100 ans après la première guerre mondiale

© Almin Zrno
Deux heures à tourner en rond

Et l’Europe dans tout cela ? Ben justement… le moindre commencement d’idée (pas forcément originale, mais au moins une idée !) interrompue par le portable, la femme de chambre, la dulcinée restée à Paris, la bouteille de whisky, la fatigue migraineuse de l’écrivain. Deux heures à tourner en rond au milieu des obsessions de BHL (Poutine, l’antisémitisme, la Bosnie, Marine Le Pen et… Berlusconi dans la série « Tirons sur une ambulance »), de la vie mondaine de BHL (expliquant Platon à Henry Kissinger dans la pissotière d’un palace), de la misogynie (inédite ?) de BHL. Cibles : Carla del Ponte exécutée d’une pichenette (il nous semblait pourtant que l’ancienne juge au Tribunal Pénal International avait poursuivi opiniâtrement les criminels serbes Mladic ou Karadzic), Catherine Ashton, l’ancienne commissaire européenne aux Relations Extérieures,  surnommée « Catherine Atchoum » (bienvenue dans l’univers des blagounettes à deux balles). Et Pamela Harriman.

Approximations

Ah ! on oubliait : les approximations de BHL. L’Europe sombrant à Munich et en Espagne alors que c’était la démocratie qui sombrait puisque l’Europe de l’époque était à moitié aux mains des dictatures. Et l’affreux banquier allemand (et incompétent… puisqu’il fornique avec sa secrétaire !) qui veut ruiner les gentils grecs (sans jamais rappeler trente ans d’incompétence des gouvernements d’Athènes avec trucage des comptes généralisé). Derrière ledit banquier, d’ailleurs, pointe la coupe à frange d’Angela M. mais là BHL n’ose pas : on ne se fâche pas avec la femme la plus puissante du monde.

Parfois on se prend à espérer : la litanie des grands créateurs, Dante, Kafka, Goethe, Mozart, Diderot, Zweig mais réduits à devenir les membres d’un gouvernement assez amusant (« avec Mère Teresa aux  Finances ») au lieu d’être les hérauts d’une Europe qu’ils parcouraient avec une curiosité jamais lasse, se jouant des frontières et tissant de vrais échanges intellectuels malgré les obstacles politiques. Et cette identité commune en forme d’art de vivre des villes d’Europe, Rome ou Stockholm, Oxford ou Lisbonne, à la commune histoire, douloureuse et prodigieuse. Mais cela se réduit –pour l’écrivain- à une liste de chambres d’hôtel où il observe (et accompagne) sa fiancée en train de jouir.

On ressort de ce salmigondis en forme de soliloque doublement exaspéré : d’abord que BHL, à travers son grand barnum médiatique, nous ait roulés dans la farine en nous laissant croire à une vraie réflexion. Sartre, à qui il fait référence comme dramaturge politique, sait, lui, bâtir une intrigue et imaginer des personnages. Ensuite qu’il entraîne Jacques Weber dans ce naufrage: chapeau bas pour l’endurance de l’acteur mais que de fins de phrases qui tombent, que de mots savonnés, à la limite du bafouillage, que d’emphase hors de propos! Mais il y a pour nous encore plus désagréable : dans ce si joli théâtre de l’Atelier, sur cette exquise « piazzetta » comme il en est tant dans notre belle Europe, il est des amoureux des grands textes qui vont dépenser presque quarante euros en espérant partager quelques moments d’intelligence. Les décevoir, et même les consterner ainsi, ce n’est pas bien. 
"Hôtel Europe", affiche © DR
"Hôtel Europe" au théâtre de l'Atelier
Durée : 1h45
1 Place Charles Dullin, PAris XVIIIe
Réservation : 01 46 06 49 24
Mardi au samedi à 20h30

Dimanche, matinée à 15h30