"Britannicus" à la Comédie-Française : du Racine au scalpel et Dominique Blanc souveraine

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 11/05/2016 à 11H02
Dominique Blanc, Agrippine

Dominique Blanc, Agrippine

© François Guillot/AFP

Ce « Britannicus » de Racine est la première mise en scène de Stéphane Braunschweig à la Comédie-Française. Braunschweig qui vient de passer de la direction du théâtre de la Colline à celle de l’Odéon. C’est aussi le premier rôle de Dominique Blanc en tant que nouvelle pensionnaire du Français. Une grande Agrippine.

Une haute porte blanche en avant-scène ouvre sur une salle de réunion moderne, froide, impersonnelle, avec sa grande table et ses fauteuils chromés. C’est là que vont converger et s’exacerber les conflits. Celui d’Agrippine, l’ancienne impératrice avec son fils l’empereur Néron. Celui de Néron lui-même avec son demi-frère Britannicus pour la possession de la belle Junie. Celui des confidents Narcisse, Burrhus et Albine, qui ne peuvent exister qu’en influençant leurs maîtres. 
Dominique Blanc, Hervé Pierre et Clothilde de Bayser

Dominique Blanc, Hervé Pierre et Clothilde de Bayser

© Brigitte Enguérand/Comédie-Française


Une grande entreprise contemporaine

En fond de scène on devine d’autres portes, fermées ou entrouvertes, comme le réceptacle d’autant de secrets ou de machinations qui se trament dans le palais de Néron. Braunschweig, qui comme souvent signe également la scénographie, opte pour un décor et des vêtements résolument contemporains : pardessus ou costumes noirs et chemises blanches. Le drame ne se jouera pas dans une de ces royautés tyranniques aujourd’hui disparues mais dans une grande entreprise contemporaine où les coups bas et les trahisons sont tout aussi cruels. 
Hervé Pierre (Burrhus) et Dominique Blanc (Agrippine)

Hervé Pierre (Burrhus) et Dominique Blanc (Agrippine)

© Brigitte Enguérand/Comédie-Française

L’intime et le psychologique, si inextricablement liés aux décisions politiques chez Racine, résonnent avec autant de force dans le cadre de nos économies mondialisées. Mais bien sûr et contrairement au titre donné par Racine à sa pièce, c’est la relation entre une mère et son fils qui continue à être le sujet du spectacle.

Laurent Stocker, en Néron, incarne un despote enfant qui veut se libérer de l’emprise de sa mère sans se résoudre à la détester vraiment. Stéphane Varupenne est un assez surprenant Britannicus, bien trop physique et solaire aux yeux du jaloux Néron qui n’aspire qu’à lui ravir Junie, la sensible et sombre Georgia Scalliet.
Laurent Stocker (Néron) et Stéphane Varupenne (Britannicus)

Laurent Stocker (Néron) et Stéphane Varupenne (Britannicus)

© Brigitte Enguérand/Comédie-Française

Les deux conseillers, le fidèle et le perfide, sont incarnés avec le même brio par Hervé Pierre, Burrhus au parler vrai ("Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde") et Benjamin Lavernhe aux yeux revolvers, qui en Narcisse perfide manipule l’hésitant empereur.

Dominique Blanc est souveraine, arrogante et lucide

Dominique Blanc en costume noir elle aussi (qui pour Braunschweig est la couleur du pouvoir autant que du deuil), est souveraine, arrogante et lucide. Elle se rebelle contre l’enlèvement de Junie par Néron, pressent ainsi sa propre disgrâce ("Je le craindrai bientôt s'il ne me croyait plus"). Mais elle a l’orgueil de se croire capable jusqu’au bout, de conserver sur son fils l’ascendant d’une mère.
Agrippine et son fils Néron

Agrippine et son fils Néron

© François Guillot/AFP

La langue de Racine coule de la bouche des acteurs, sans que les alexandrins ne sonnent appuyés ou déclamatoires. Tous donnent à leur personnage cette ambivalence si racinienne et que creuse Braunschweig avec dextérité, passionné par ce point de rupture qui voit soudain l’homme de pouvoir se décomposer.

La pièce file (moins de deux heures) et se regarde comme un passionnant thriller politique. Du Racine à l’os et sans pathos.