Michel Fau met en scène Léa Drucker dans "Demain il fera jour" de Montherlant

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/05/2013 à 15H51
Léa Drucker et Loïc Mobihan, une relation mère-fils fusionnelle

Léa Drucker et Loïc Mobihan, une relation mère-fils fusionnelle

© Marcel Hartmann

"Demain il fera jour", d'Henry de Montherlant est à l'affiche du théâtre de l'Oeuvre à Paris. Une pièce mise en scène et interprétée par Michel Fau. A ses côtés Léa Drucker, Loïc Mobihan et Roman Girelli. Un drame familial et politique qui se situe dans les années 40. La comédienne Léa Drucker évoque son rôle et l'intention de l'auteur.

En juin 1944 à Paris, Georges Carrion retrouve sa femme Marie et son fils Gillou. Ce dernier souhaite s’engager dans la résistance mais ses parents s’y opposent. Jusqu’au jour où le père, qui est avocat et qui a plaidé pour un allemand durant la guerre, reçoit des lettres de menaces. La libération approchant, il craint d’avoir des ennuis. Avoir un fils dans la Résistance peut être un salut pour ce père à l’attitude méprisable...

Reportage : J-N. Mirande / A. Natalizi / F. Goncalves
La petite histoire dans la grande Histoire
Michel
Fau sort Henry de Montherlant (1896-1972) de l'oubli en jouant et mettant en scène « Demain il fera jour », une pièce écrite en 1948 et créée en 1949 au Théâtre Hébertot. À l'époque jugée scandaleuse,
elle faillit être interdite. Entendre parler de collaboration et d’épuration seulement quelques années après la fin de la guerre était dérangeant. 

Car que nous dit cette pièce des français de l'après-guerre? Ils ne furent pas tous des résistants, ce qui ne fait pas d'eux des collabos. Les personnages de la pièce d'Henry de Montherlant sont ces français là.

"Demain il fera jour" raconte les relations d'une famille sous l'occupation. Une sorte de tragédie antique où le père est odieux, la femme délaissée et le fils sacrifié dans un univers bourgeois où l'amour est absent dans le couple. 


Michel Fau, génie de la démesure
Excessif, Michel Fau l'est plus que jamais dans cette pièce hors-norme. Fidèle à son habitude, il aime cultiver les décalages, souligner la noirceur de l'âme humaine, jongler avec les codes de la tragédie. Et pour ajouter au drame, il n'hésite pas à plonger le spectateur dans un univers sépia qui donne la nausée. Une atmosphère à la fois surannée et oppressante. Ce texte de Montherlant lui permet donc de développer ses thèmes favoris. Dans cette pièce, où il est la fois metteur en scène et comédien, il interprète l'avocat odieux, un père à l'attitude méprisable.

Michel Fau a été formé au Conservatoire national supérieur d'art dramatique dans les classes de Pierre Vial, Michel Bouquet et Gérard Desarthe. Sa rencontre avec Olivier Py sera fructueuse puisqu'il jouera dans plusieurs de ses mises en scène, dont La Servante (1995), Le Visage d’Orphée (1997) ou encore Le Soulier de Satin de Paul Claudel (2003). C’est pour son rôle dans Illusions comiques (2006) au Théâtre du Rond-Point qu’il reçoit le prix du meilleur comédien du syndicat professionnel de la critique. Avant cela, en 1998, Michel Fau a reçu le prix Gérard Philipe de la Ville de Paris pour son interprétation du monologue Hyènes  de Christian Siméon.
Jean Damien Barbin et Michel Fau  dans le « Visage d’Orphée » d’Olivier Py au Festival d’Avignon le 22 juillet 1997 

Jean Damien Barbin et Michel Fau  dans le « Visage d’Orphée » d’Olivier Py au Festival d’Avignon le 22 juillet 1997 

© GEORGES GOBET / AFP
Solstice de juin
Les personnages que Montherlant met en scène semblent tiraillés entre résistance et collaboration. Peut-être l'auteur l'a-t-il été lui-même. Montherlant ne fut pas un collaborateur; il refusa l'invitation des Allemands à se rendre à Weimar avec beaucoup d'autres écrivains français pro-allemands, comme Brasillach, Jouhandeau ou Bonnard.

Pas de trace d'antisémitisme dans son œuvre. Et il refusa de publier dans les journaux ou revues collaborationnistes. Durant toute la guerre, il veilla avec la plus grande prudence à ne pas côtoyer les Allemands. Pourquoi, dès lors, Montherlant fut-il inquiété à la fin de la guerre ? Pour le motif  d'avoir écrit "Le Solstice de juin"?

Voici la réponse de Montherlant, à la fin de sa vie: "Le Solstice de Juin" fut attaqué par certains de la Résistance au moment où on approchait de la fin de la guerre. Mais il ne fut jamais interdit. Je ne passai jamais devant un tribunal quelconque, sauf devant une commission d'épuration de la Société des Gens de Lettres qui m'innocenta complètement et entièrement, puis devant un tribunal d'épuration composé de certains écrivains de la Résistance". Reste que des résistants auraient reproché à Montherlant de s'être dérobé à certaines responsabilités. Montherlant répond qu'il ignorait tout de la Résistance.

Léon Pierre-Quint, membre du Comité national des écrivains résumera en octobre 1945 le dossier Montherlant : "La seule accusation qui pourrait être reconnue contre lui, ce n'est pas d'avoir pris un mauvais parti, c'est de n'avoir pas pris de parti du tout". Henry de Montherlant se voulait artiste libre, dans une époque matérialiste où seul l’engagement partisan comptait. Il avait honte de la France et des malversations de la Quatrième République et son tort est de l’avoir dit avec talent, notamment dans une pièce, Le Maitre de Santiago. Albert Camus  disait de lui, dans un compte-rendu de livre paru le 5 février 1939 dans le journal « Alger républicain » : « Montherlant est un des trois ou quatre grands écrivains français qui propose un système de vie, ce qui ne paraîtra ridicule qu’aux impuissants, et qui dispose d’une échelle de valeurs personnelle » 

Equinoxe de septembre 
Doué pour mettre sa vie en scène Henry de Montherlant va se suicider à l'âge de 77 ans, le 21 septembre 1972, le jour de l'équinoxe. Devenant quasiment aveugle à la suite d'un accident, il choisit d'avaler une capsule de cyanure et simultanément se tire une balle dans la tête, de crainte que le cyanure ne soit éventé. Montherlant laisse un mot à Jean-Claude Barat, son légataire universel : "Je deviens aveugle. Je me tue". 
Montherlant, la liberté à tout prix

Montherlant, la liberté à tout prix

© DR
« Demain il fera jour » au théâtre de l'Oeuvre
55, rue de Clichy Paris IXe.
Tél. 01 44 53 88 88.

Du  mardi au samedi à 21 h ; samedi  à 18 h et dimanche à 16 h. 
Place: de 17 à 38 €. Durée: 1 h 10. Jusqu'à fin juin.