"Le dernier jour du jeûne" de Simon Abkarian, tragédie grecque revue par Pagnol

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 27/03/2014 à 13H44
Ariane Ascaride et Simon Abkarian

Ariane Ascaride et Simon Abkarian

© Antoine Agoudjian

Philippe Quesne a pris le 1er janvier la direction du théâtre des Amandiers de Nanterre, assumant la succession et les choix de son prédécesseur Jean-Louis Martinelli pour cette saison 2013-2014. Saison ambitieuse, durant laquelle Martinelli a eu la très bonne idée de programmer « Le dernier jour du jeûne », créé à Marseille en septembre dernier.

On n’est d’ailleurs pas sûr que ce titre soit le meilleur élément de la pièce (à en juger par la fréquentation, honnête mais en demi-teinte, de la grande salle de Nanterre ce soir là). Ce qui compte dans ce « dernier jour », c’est la soirée de l’après-jeûne, celle où l’on se jette de nouveau sur des monceaux de viande d’une manière un peu animale, justifiant le personnage de Minas, le boucher (très bien défendu par David Ayala, avec un terrible mélange de tendresse et d’inconscience cruelle).

Mais cette histoire-là est un peu annexe, comparée aux autres, à toutes les autres, dont Abkarian entrecroise les fils: chacun des fils concernant un personnage, six femmes, cinq hommes, mais ô combien les femmes sont essentielles et combien les hommes, malgré leur comportement de gros machos, semblent dépassés, veules, quasi figurants!

Ariane Ascaride, Judith Magre, Océane Mozas, Chloé Rejon, Marie Fabre, cyril Lecomte...
C’est une chronique. Méditerranéenne. Six femmes donc : une mère, Nouritsa (Ariane Ascaride), sa sœur plus âgée, Sandra, avocate, savante, presque pythie (Judith Magre). Ses deux filles, Zéla (Océane Mozas), belle et mystique, qui a rêvé d’un homme étranger et qui se complait dans ce rêve, comme si elle était la vestale, la vierge, de ce dieu encore inconnu. Astrig (Chloé Rejon), charnelle, terre-à-terre, qui a parfaitement compris et le sort fait aux femmes (la maison, la cuisine, les enfants) et le moyen d’y échapper (l’instruction) Ce qui ne l’empêche pas d’être amoureuse d’Aris, beau gosse bruyant et soupe-au-lait, avec un petit pois dans la tête et un gros poil dans la main mais avec un cœur gros comme ça. Et avec une mère (la formidable Marie Fabre, mélange de Marthe Villalonga et de Maïté), Vava dite « Madame Bigoudi », cancanière et intarissable, qui entretient avec son fils des relations… méditerranéennes. 
Une chronique méditerranéenne

Une chronique méditerranéenne

© Antoine Agoudjian
Tout cela serait beau, joyeux, coloré, émouvant parfois (avec ce vieux fond de tristesse et de fatalisme propre aux peuples qui bordent la « mère des mers ») si ne régnait autour de la fille du boucher, la jeune Sophia, comme un halo de tragédie.

On voit bien ce qu’a voulu faire Simon Abkarian (et ce qu’il a voulu faire est assez gonflé): mêler la tragédie grecque à Pagnol, jouer sur différents niveaux de langage pour montrer combien, dans toutes les civilisations méditerranéennes, cette parole est transmission, monnaie, nourriture, échange et commerce, parole des dieux transmise par les hommes ou remontant des hommes aux dieux.

Les talents d'auteur de Simon Abkarian
Rien de plus emblématique que la scène initiale où la grande Judith Magre nous plante le décor, dans une langue riche, somptueuse, mais à laquelle il faut s’habituer. Puis surgit Ariane Ascaride, quotidienne, d’une profonde justesse, qui nettoie le sol et demande à ses filles d’aller « cueillir des oignons dans le jardin ». La pièce navigue ainsi constamment entre ces deux niveaux d’écriture qui pourraient mal s’abouter mais qu’Abkarian, en vrai écrivain (et surtout dialoguiste), réussit à rendre harmonieux. On se souvient alors qu’Abkarian a obtenu il y a six ans un prix de la Critique Théâtrale avec « Pénélope, ô Pénélope » qui saluait déjà ses talents d’auteur.

Simon Abkarian, que le grand public connaît désormais pour ses rôles télévisés dans « Pigalle, la nuit » ou « Les beaux mecs », est cet acteur aux superbes moustaches et à la carrière cinématographique désormais fournie où il incarne aussi bien un Arménien (ses racines) pour son pote Robert Guédiguian qu’un Israélien (pour Ronit Elkabetz), un Maghrébin, un Iranien (le père de Marjane Satrapi dans « Persépolis »), bref un représentant de ces peuples arabo-méditerranéens dont le point commun est le patriarcat (il se réserve ici le rôle de Théos, le père, personnage pas très présent, silencieux mais très symbolique).

C’est du même coup le défaut de la pièce (outre qu’elle est un peu trop longue) : les noms des personnages sont grecs, la radio nous parle de Chypre, mais les chants entendus sont arméniens, semble-t-il, il y a des allusions à Marseille (et Marie Fabre et Cyril Lecomte utilisent à plein leur accent phocéen, ce qui est un vrai bonheur). Cette volonté de brouiller les pistes (allusions aussi aux guerres qui ont ravagé le Liban ou la Serbie, mais également Chypre!) finit par mettre de la confusion dans ce qui devrait rester une chronique universelle, c’est-à-dire nourrie des mythes de ce coin du monde mais en l’ancrant vraiment dans un territoire précis. Pas sûr non plus que la fin, qui nous parle de la transmission des générations à travers le personnage du fils de 15 ans, Elias, soit vraiment nécessaire.

Un vrai esprit de troupe
J’ai cité les actrices et l’essentiel des acteurs. Il faudrait redire combien ils sont de qualité, dans un vrai esprit de troupe. Mention  surtout à Ascaride, Marie Fabre, Chloé Rejon et Cyril Lecomte, Judith Magre étant hors-concours.

Dernier détail, très méditerranéen aussi : l’atmosphère est grave, voire tragique, et cependant l’on rit souvent. Ce sont vraiment Sophocle et Pagnol qui se tiennent la main et pour cette alliance inattendue on pardonnera largement à Abkarian un certain manque de rythme et les quelques maladresses de construction. Et que c’est bon d’entendre au théâtre des accents qui nous disent la vie, et non pas du folklore !


« Le dernier jour du jeûne » de Simon Abkarian 
Théâtre des Amandiers de Nanterre (92) jusqu’au 6 avril 
7 avenue Pablo Picasso
Tél : 01 46 14 70 70
CDN de Limoges (87) du 9 au 11 avril