Le Beckett radical et inattendu de Lisa Dwan fait escale à Paris

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 12/03/2015 à 15H13
"Not I" de Samuel Beckett, interprèté par Lisa Dwan

"Not I" de Samuel Beckett, interprèté par Lisa Dwan

© John Haynes

La pièce mythique de Samuel Beckett "Not I" est à l’affiche du théâtre de l’Athénée à Paris pour quelques représentations exceptionnelles. Elle est jouée en anglais non sous-titré avec deux autres textes tardifs de Beckett, "Footfalls" et "Rockaby". Nous avons assisté au dernier filage.

Une bouche flotte en apesanteur dans le noir absolue de la salle. Elle déverse un torrent de paroles. Les bribes de souvenirs d'une femme irlandaise qui esquisse au couteau une vie pauvre et sans amour. On ne sait pas si cette voix s'impose à elle comme une révélation, ou si c'est la sienne, d'où ce titre énigmatique, "Not I".

Lisa Dwan, irlandaise comme Beckett, a joué "Not I" des centaines de fois à Londres, en Irlande et à New York. Elle est dirigée par Walter Asmus, un ancien assistant de Beckett. La pièce dure seulement huit minutes et pourtant tout un destin jaillit de cette bouche, qui semble prendre chacun d’entre nous pour témoin. 
Beckett voulait que ce texte soit dit à la vitesse de la pensée sans bouger d'un millimètre. Pour que son corps ne soit pas agité de spasmes, Lisa Dwan est ligotée sur une estrade derrière un panneau qui ne laisse passer que sa bouche : "Je ne peux ni bouger, ni entendre, je ruisselle de sueur, le harnais me scie les oreilles et le cou... La pièce est d'une extraordinaire difficulté", confiait-elle à l’AFP
   
Et d’ajouter : « Beckett ouvre un champ immense. Il m'a appris ce qu'est la vérité, quand on plonge très profondément dans l'intime, on atteint à l'universel".

On se laisse happer par cette étrange performance, cette bouche, sa colère et son désespoir, sans avoir besoin d'en comprendre toutes les paroles. Il en est tout autrement des deux courtes pièces suivantes et particulièrement pour "Footfalls" où des sous-titres auraient été là, vraiment nécessaire. On voudrait d’avantage percer le désarroi de May, cette jeune femme fantomatique qui fait les cent pas devant la chambre de sa mère mourante. L’image est forte, et on finit par se rendre compte que la mère est également jouée par Lisa Dwan, qui adopte alors une voix gutturale qui fait à peine bouger ses lèvres. 
Lisa Dwan dans "Footfalls"

Lisa Dwan dans "Footfalls"

© John Haynes
Rockaby, la plus célèbre des œuvres tardives de Beckett clôt cette trilogie. Elle explore la solitude et le deuil d'une femme qui nous raconte son passé, assise dans un rocking-chair.  

En 55 minutes Lisa Dwan incarne avec grâce toute la solitude et la peine humaine dont Beckett est le peintre et le témoin lucide. Un spectacle exigeant pour l’actrice et pour le public qui est saisi par l’éclat de la lumière à la sortie de ce spectacle très noir, écrit par un Beckett en fin de vie. On a qu’une envie après ça, profiter de l’existence avant qu’il ne soit trop tard !
   
« Not I », « Footfalls », « Rockaby » au Théâtre d l’Athénée à Paris
De Samuel Beckett, avec Lisa Dwan, mise en scène de Walter Asmus
Du 11 au 15 mars 2015 à 20 h (dimanche à 16h)
Square Louis Jouvet
Réservation : 01 53 05 19 19