Langue des signes : l'International Visual Theatre fête ses 40 ans

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 06/10/2016 à 15H14
La comédienne Emmanuelle Laborit devant le International Visual Theatre.

La comédienne Emmanuelle Laborit devant le International Visual Theatre.

© Martin Bureau / AFP

C'est un lieu unique en France et rare en Europe, une scène où l'on s'exprime en langue des signes. Une scène chaleureuse et animée dont le public est constitué pour l'essentiel de sourds, mais pas exclusivement. Ce lieu, c'est l'International Visual Theatre (IVT) situé dans une charmante impasse du 9e arrondissement de Paris. Il fête ses 40 ans ces jours-ci.

Un lieu unique en France

Une salle de 185 places, un mini bar très animé et des salles de cours à l'étage. "Nous sommes un lieu unique en France", constate la comédienne Emmanuelle Laborit, 44 ans, qui dirige l'IVT depuis 2004.
 
Il y a bien quelques bibliothèques, avec un pôle en langue des signes française (LSF), et un hôpital, La Pitié Salpêtrière, équipé d'interprètes et de médecins qui maîtrisent la LSF, mais le seul lieu dédié à la culture sourde en France se trouve ici, dans un ancien local récupéré en 2004 après le départ de l'Ecole nationale supérieure d'arts et techniques du théâtre pour Lyon.

Né d'une rencontre

L'IVT, financé par la mairie de Paris, le ministère de la Culture et la région, est né il y a 40 ans de la rencontre d'un artiste sourd américain, Alfredo Corrado, et de l'homme de théâtre Jean Grémion au festival mondial de théâtre de Nancy.
 
"Jean Grémion travaillait déjà sur le travail gestuel et à travers Corrado,  il découvre ce véritable langage, la langue des signes. Tous deux décident de travailler ensemble à un projet européen et fondent l'IVT. Le ministère de la Culture les autorise alors à s'installer au Château de Vincennes, qui était complètement abandonné", raconte Emmanuelle Laborit, dont les propos en langue des signes sont traduits par un interprète.

Aujourd'hui, l'IVT présente quelque 90 représentations sur l'année. Six spectacles sont cette saison des créations originales bilingues, en langue des signes et en français parlé, et sept sont des spectacles visuels (mime, marionnettes, théâtre d'ombres, danse ...).

La journée, le théâtre est une ruche avec des cours, qui accueillent un millier d'élèves chaque année. Le soir, sont organisés des ateliers de théâtre en LSF, créés pour la première fois en 1978 et où Emmanuelle Laborit elle-même a fait ses premières classes à l'âge de 7 ans.

Les sourds aussi ont besoin d'être convaincus

"A l'époque, ça n'allait pas de soi: les sourds disaient + quoi, du théâtre pour les sourds, ils sont dingues !, rappelle-t-elle. Il faut se souvenir que la langue des signes a été interdite pendant près de cent ans!"
  
En France, il faut attendre la loi de 2005 pour que la LSF soit officiellement reconnue comme une langue à part entière. Elle n'est pas pour autant dominante: environ 100.000 sourds (sur 3 millions) utilisent la LSF et seulement 15 écoles dispensent leurs cours en langue des signes, les autres se contentant de l'enseigner comme une langue vivante, à raison de deux heures par semaine.
 
"Je dis toujours que nos spectacles sont tout public, martèle la directrice. D'ailleurs, nous avons plus d'entendants que de sourds pour 
certaines pièces!" Les écoles du quartier viennent régulièrement aux spectacles jeunesse. 
 
"Beaucoup de sourds se disent que le théâtre, c'est pour des gens intellectuellement très forts, donc nous avons tout un travail à faire en amont pour les convaincre", ajoute-t-elle.

Pour Emmanuelle Laborit, beaucoup reste à faire

La fille du psychanalyste Jacques Laborit et petite-fille du scientifique Henri Laborit a eu la chance d'apprendre précocement à la langue des signes, qu'elle exécute à toute vitesse. Devenue l'emblème de la culture sourde, récompensé d'un Molière en 1993 pour son rôle dans la pièce "Les enfants du silence", elle mène le combat pour la culture sourde tout en prônant l'ouverture.

"La France est très en retard", estime-t-elle. "Aux Etats-Unis, la langue des signes américaine est la troisième langue nationale. Il y a des interprètes partout, tout est sous-titré systématiquement, ils ont des universités pour des élèves sourds, en France il n'y en a pas. (...) Aux Etats-Unis existent aussi des centres-relais : c'est un service d'interprètes 24h sur 24."

Quant à "la culture sourde", "elle est très fragile", analyse-t-elle, "parce qu'il n'y a pas de lieu d'accueil pour les spectacles. Il faut savoir qu'en France, on est un lieu unique."
 
Les 40 ans de l'IVT sont l'occasion de portes ouvertes samedi 8 octobre puis de trois jours de débats (notamment Peut-on tout jouer ? Quelle est la place des artistes sourds ?), projections, spectacles tous azimuts du jeudi 13 au dimanche 16 octobre. Renseignements sur le site de l'International Visual Theatre.