La Grande Guerre à Grignan : "Dans, sous, ou au-dessus de la mêlée ?"

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 04/07/2014 à 15H16
François Deblock et Denis Lavant

François Deblock et Denis Lavant

© Léopold Baqué

La deuxième journée du Festival de la Correspondance de Grignan a été celle des contrastes. Entre Ernst Jünger et Louis-Ferdinand Céline, rien de commun. Pourtant tous deux ont connu la boue, la mitraille, la proximité constante de la mort. Leur carrière d’écrivain en sera marquée à jamais. Mais leur parcours personnel est à des années lumière l’un de l’autre.

« On faisait la queue pour aller crever ». Ainsi le cuirassier Destouches, alias Céline, résumait-il son expérience de la guerre de 14. 

On le sait, tout est une question de point de vue. Alors que Louis-Ferdinand Destouches ne voit que l’horreur, la « môcheté » des hommes, la folie meurtrière, le jeune Ernst Jünger, lui, a la rage de vaincre. « Je peux tout supporter » écrit-il « La sauvage beauté du combat me séduit ».

Regards croisés
Deux hommes, jeunes, l’un du côté français, l’autre du côté allemand. Tous deux reviendront de l’enfer. Tous deux deviendront d’immenses écrivains. Mais leur regard diffère radicalement. 

Qu’y-a-t-il de commun en effet entre l’élan guerrier de Jünger qui s’élance avec enthousiasme sous la pluie de métal, et la terreur de Céline engagé dans une guerre absurde ? Entre la description quasi clinique des corps déchiquetés par les bombes, et la vision désespérée de Céline sur l’inhumanité de l’homme ?

Pour l’un, la guerre est presque un jeu. Blessé à sept reprises, il sera décoré de la plus haute distinction allemande, la Croix pour le Mérite. Le second est un antihéros. De cette croisade apocalyptique il dira qu’il s’est fait dépuceler. Dépucelé de l’horreur comme on peut l’être de la volupté. Pour lui le monde est définitivement désenchanté.
François Deblock et Denis Lavant dans Céline par le cuirassier Destouches

François Deblock et Denis Lavant dans Céline par le cuirassier Destouches

© Léopold Baqué
Le feu des mots
Cette métamorphose du jeune lieutenant Destouches nous donnera l’incomparable « Voyage au bout de la nuit ». Un roman qui va révolutionner le genre littéraire. Qu’importe si plus tard Céline cultivera consciencieusement son désespoir, devenant ouvertement raciste et antisémite, comme pour conjurer ses peurs. Quand on entend son récit terriblement lucide de ce qui se passait au front, impossible de résister à la « petite musique » des phrases. Aux traits d’humour qui émaillent ses réflexions.
Sur scène, d’ailleurs, l’acteur Denis Lavant est époustouflant. Avec François Deblock en jeune lieutenant,  il nous livre un formidable duo, applaudi d’ailleurs largement par le public.

Autre musique pour Ernst Jünger auquel le comédien Martin Kipfer prête sa voix. Cela sonne presque comme de l’indifférence. Pourtant, l’écrivain allemand rendu célèbre par son livre « Orages d’acier » critiquera abondamment le nihilisme de Céline et plus tard celui des nazis. Quand, à 90 ans, on le voit aux côtés de François Mitterrand et de Helmut Kohl célébrer la réconciliation franco-allemande, il incarne l’image d’une Europe nouvelle et pacifiée.
Didier Brice et Lucas Henaff

Didier Brice et Lucas Henaff

© Léopold Baqué
Les intellectuels dans la guerre
Ainsi va le festival. De cette deuxième journée consacrée à la correspondance de guerre on retiendra aussi le combat intellectuel que livra, loin des tranchées, l’écrivain Romain Roland. Un véritable combat, car pour lui la guerre représente la faillite de la civilisation. Au fil des centaines de lettres qu’il échange avec le non moins célèbre Stephan Zweig surgissent toutes les questions, tous les doutes qui les étreignaient. « Pourquoi l’Europe est-elle entrée en guerre ? » A cette question, on ne trouve aucun motif raisonnable. « C’est bien notre seule faute ». Avoir cru que la raison pouvait arrêter cette folie.

Avant le grand basculement
Après tant de réflexions profondes, difficile alors de se couler dans la peau de Sacha Guitry. C’est son vrai-faux journal que l’on découvre le soir dans la cour de la collégiale de Grignan, incarné avec brio par Jean-Claude Dreyfus,  Davy Sardou lui donnant la réplique. Un dialogue caustique truffé de bons mots et de réflexions misogynes, bref du Sacha Guitry comme on le connait bien. Non mobilisé en 1914 pour raisons de santé, il semble poursuivre sa carrière théâtrale comme si de rien n’était. Témoin à sa manière de cette période insouciante qui précéda la Grande Guerre.

Festival de la Correspondance, du 1 au 6 juillet à Grignan (Drôme)