"L’Aide-mémoire" au théâtre de l’Atelier : la lutte des sexes en couleurs fluos

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 05/05/2014 à 11H20
L'Aide Mémoire, mise en scène par Ladislas Chollat

L'Aide Mémoire, mise en scène par Ladislas Chollat

© Nathalie Hervieux

Sandrine Bonnaire et Pascal Greggory, un couple comme on les aime. C’est à l’Atelier, un « Aide-Mémoire » écrit par Jean-Claude Carrière, créé en 1968 par Delphine Seyrig et Henri Garcin. Il y eut ensuite pour les reprises Caroline Cellier et André Dussollier, Fanny Ardant et Bernard Giraudeau, Jane Birkin et Pierre Arditi. L’ « Aide-mémoire », véhicule de vedettes?

Elle arrive, un peu hésitante, par l’ascenseur. Elle cherche un « monsieur Ferrand » dont elle pense qu’il vit là, « au quatrième ». Mais elle s’est trompée, elle est au cinquième, face à un monsieur qui finit son café du matin, debout, en costume, car il est «déjà en retard avec des rendez-vous toute la journée ». Elle, elle n’est pas en retard, elle a tout son temps. Elle voudrait se reposer, dormir. Pas à l’hôtel, « j’ai horreur des hôtels», donc pourquoi pas ici ? Ici, dans ce beau studio de célibataire, avec un grand lit (il occupe la moitié du décor!), une cuisine qui sert surtout… au café du matin (« je l’utilise très peu, je dîne souvent dehors ») et un (très grand aussi) dressing où sont soigneusement rangés les costumes du monsieur, ses chemises, et bientôt (on s’en doute) les robes de la dame.

La dame pas pressée qui s’incruste, qui squatte « simplement pour quelques heures, le temps de me remettre » le studio du monsieur qui, évidemment, doit absolument partir travailler mais ne peut pas jeter dehors cette inconnue par la force («tout le monde me le dit, je suis gentil, toujours prêt à rendre service ») et la laisse donc seule « puisqu’il n’y a rien à voler ». Oui mais il y a à lire : un aide-mémoire pour ce garçon sans mémoire qui collectionne les aventures (aux alentours de cent cinquante) et qui les note, toutes. Aventures souvent d’un soir et donc les prénoms, le physique, les circonstances. Plus rien n’est dans sa mémoire, tout est dans l’aide-mémoire….

Et puis ? On ne va pas être aussi méchant que beaucoup de nos confrères (d’ailleurs, contrairement à eux, on n’a pas détesté), on ne va pas dire « et puis rien ». Ce ne serait pas vrai, ce ne serait pas juste. Mais oubliez les coups de théâtre, les révélations (la première qui vient à l’esprit : fait-elle partie du catalogue et l’a-t-il oubliée? Vient-elle se venger ? Et de quoi ?), oui, oubliez tout cela. Il y aura tout de même quelques rebondissements à commencer par… bien sûr qu’elle reste là, qu’elle ne va plus partir, le vrai suspens étant de savoir maintenant ce qui va, plusieurs fois, l’en empêcher. Lui peut-être? Lui, à la vie confortable et bien rangée, qui découvre la tornade, les sentiments, le dérèglement du temps, la possibilité d’autre chose? Cela suffit-il à relancer l’action, à nous passionner pour l’histoire de ces deux-là, Jean-Jacques et Suzanne (deux prénoms ridicules mais lui s’en accommode et elle absolument pas) ? 
Sandrine Bonnaire et Pascal Greggory

Sandrine Bonnaire et Pascal Greggory

© Nathalie Hervieux
Une pièce écrite dans un monde encore profondément masculin
« L’aide-mémoire », première pièce de Jean-Claude Carrière, date de 1968, fatale et mythique année. Delphine Seyrig, la première Suzanne, était une égérie des féministes, dans ce monde encore profondément masculin où les femmes en étaient encore à conquérir des droits qu’elles nous paraissent aujourd’hui posséder depuis vingt siècles ! « L’aide-mémoire » nous parle de cela, d’un temps où l’homme était roi et où la femme voulait une place. Sa place. Ou, même (sans qu’on déflore la fin, presque utopiste, de la pièce, mais qui aura pas mal de suite dans la littérature, le théâtre, le cinéma des années 70), toute la place. Et où, de plus, beaucoup d’hommes n’allaient pas se rebeller si longtemps, fatigués qu’ils étaient d’avoir porté pendant des siècles sur leurs épaules la destinée du monde. Alors qu’ils découvraient eux aussi le bonheur du temps qui passe, de la nature en fleurs, de la vie qui va, de la paresse (le grand lit du décor n’est pas du tout là pour la gaudriole mais pour le droit au sommeil, comme dans « Alexandre le Bienheureux », le délicieux film d’Yves Robert avec Philippe Noiret), du voyage inattendu, voyage intérieur ou voyage au bout du monde pour découvrir d’autres hommes vivants.

Ladislas Chollat s'intéresse au côté "vintage"
C’est tout cela dont parle (dont parlait) « L’aide-mémoire ». Mais évidemment en mode mineur, sur le ton du marivaudage, de l’éternel rapport (peut-être) amoureux. Ladislas Chollat, le metteur en scène, ne nous en parle pas, ne nous rend jamais cet aspect qui expliquerait qu’il ait choisi (et aussi ses deux acteurs, qui ne sont pas n’importe qui) cette pièce-là. Non, il s’intéresse aux détails des années 70, au côté « vintage ». Les vêtements flashy de Sandrine Bonnaire (mais ils sont trop fluos, ils sonnent trop neufs), le vieux téléphone, le mobilier très « boulevard St-Germain ». D’où ce sentiment, au-delà du charme de certaines répliques, du travail sur le rythme du texte, du plaisir de retrouver Bonnaire au théâtre vingt-trois ans après (c’était… Brecht la dernière fois), de nous dire trop souvent «en quoi cela me concerne-t-il? »

Pascal Greggory magnifique
Sandrine Bonnaire joue très bien l’ambivalence de Suzanne, cette alternance, d’un moment à l’autre, de séduction et de menace, de sourire et de tranchant, qui mettent à vif les nerfs du malheureux Jean-Jacques. Mais elle manque du mystère qui devrait nous rendre Suzanne fascinante dès la première minute, mystère qu’avait évidemment Delphine Seyrig (c’était même en partie sa marque de fabrique!) Pascal Greggory est, lui, magnifique, sincère, élégant, gamin, émouvant, avec une vraie violence maladroite de gentil et, sur la fin, sur le fil, des regards entre fol espoir et désespérance qui nous touchent profondément. On reste sur lui, qui sera notre aide pour garder (un peu) ce spectacle dans notre propre mémoire.

L'Aide Mémoire au Théâtre de l'Atelier
1 Place Charles Dullin, Paris XVIIIe
01 46 06 49 24
Jusqu'au 17 mai 2014 

Du mardi au samedi à 21h
Matinée samedi à 16h