"Intérieur" de Maeterlinck par la Comédie-Française : la poésie enfantée par le malheur

Par @Culturebox
Mis à jour le 16/02/2017 à 15H02, publié le 16/02/2017 à 14H15
"Intérieur" de Maeterlinck

"Intérieur" de Maeterlinck

© Simon Gosselin

On ne joue plus beaucoup Maeterlinck. On ne connaît guère encore de lui que "Pelléas et Mélisande", mais surtout à cause de l’opéra de Debussy. "Intérieur" était une occasion de faire le point sur l’auteur belge. Occasion pas complètement probante.

Pourtant on est immédiatement séduit par le décor que l’on découvre à vue: dans un paysage entre chien et loup, de nuages et de sable, une maison est éclairée d’une chaleureuse lumière, dont les habitants vaquent aux occupations du quotidien. A gauche de la maison une dune, quelques arbres sans feuillage, à droite une rivière qui serpente, argentée, sous un ciel qu’on devine gris, un modeste fleuve de côte plutôt, car on sent la mer toute proche.

Ce décor est magnifique, un des plus beaux qu’on ait vu depuis longtemps, dans une simplicité qui s’inspire de ce merveilleux peintre flamand qu’est Léon Spilliaert, à l’atmosphère aussi sinistrement mélancolique que celle de l’écrivain. Spilliaert et Maeterlinck nés puis morts quasi en même temps, vieillards octogénaires, à la fin des années quarante, l’un d’Ostende l’autre de Gand.

Bel usage de la vidéo

On voit alors, dans ce climat de fantôme et d’aube ou de soir incertains, PHYSIQUEMENT grandir vers nous deux personnages qui vont littéralement traverser le paysage. Si la vidéographie a un sens et un intérêt, c’est bien dans "Intérieur" : le vidéaste s’appelle Richard Le Bihan, le scénographe Marc Lainé, les lumières sont de Thomas Veyssière et c’est Stéphan Zimmerli qui a conçu ce faux Spilliaert. Chapeau bas, messieurs !
Intérieur 2 © Simon Gosselin

Maeterlinck était donc flamand. Il écrivait en français, qui était à l’époque la langue évidente pour les bourgeois des Flandres, et c’est en auteur francophone qu’il obtiendra le succès puis le prix Nobel de littérature en 1911. Mais ses pièces symbolistes ("La princesse Maleine", "La mort de Tintagiles") nous ont masqué combien, quand il traite d’un sujet contemporain, il demeure profondément flamand: un climat où le malheur rôde, où les cieux sont bas, les cris silencieux, un climat qui le rattache à l’Europe du nord, celle d’un Ibsen, même s’il n’y a pas de critique sociale, seulement un récit de triste destinée.

Un récit tout simple

"Intérieur" est un récit tout simple. Un vieil homme du village et un étranger, plus jeune, viennent de trouver le corps noyée d’une jeune fille. Le vieil homme sait qui en est la famille, les deux compagnons s’approchent de la maison par l’arrière, veulent l’annoncer aux parents et aux deux autres filles qui sont dans la douce chaleur du foyer; et ils ne le font pas. Pas le courage, ou pour prolonger encore un peu l’illusion de la paix. Deux femmes viendront les rejoindre, toutes deux les petites filles du vieil homme. La décision sera prise à la fin.
Intérieur 3 © Simon Gosselin

On est dans un malheur profond qui touche ou qui va toucher, et c’est la force de l’histoire, une communauté entière. Car la nouvelle a gagné toutes ces demeures blotties au milieu des dunes, il n’y a que la famille la plus concernée qui n’est pas au courant. Le deuil étend son ombre jusqu’au seuil de la maison de la morte. "Le malheur grandit depuis plus de deux heures, on ne peut plus l’arrêter. Car le monde ne finit pas aux portes des maisons".

Il faut citer d’autres de ces phrases limpides et qui frappent si juste : "Les deux sœurs de la morte sont aussi dans la chambre. Elles brodent lentement". Le vieillard s’adresse à l’étranger qui veut partir : "Un malheur qu’on n’apporte pas seul est moins net et moins lourd. Regardez ces silhouettes : on croirait des enfants qui jouent au clair de lune". Il y a parfois des manières d’alexandrins, ou qu’on entend comme tels : "Elle flottait sur le fleuve et ses mains étaient jointes" Il y a aussi des signes d’une écriture de ce temps-là, 1900, mais toute douce, toute concentrée : "On dirait qu’elles prient sans savoir ce qu’elles font, on dirait qu’elles écoutent leurs âmes".

Des silences interminables et ombreux

Ces phrases, on les entend parfaitement, magnifiquement prononcées par les Comédiens-Français. Mais on a le temps de bien les comprendre! Pourquoi faut-il que Nâzim Boudjenah, le metteur en scène et par ailleurs excellent pensionnaire des lieux, se croie obligé d’imposer entre chaque intervention un silence interminable et ombreux, qui n’est habité par rien ni par les acteurs, de sorte qu’on finit nous aussi par trouver le spectacle interminable. Cela rompt aussi la délicate poésie du texte de Maeterlinck, qui est une mélopée, certes lente mais continue. En outre il impose à Thierry Hancisse, pour jouer le vieillard, un phrasé de… vieillard cacochyme, de sorte qu’on ne reconnaît plus cette grande et belle voix (on a même douté, au début qui se passe dans le noir, que c’était lui comme annoncé). Ce sont des tics de vieux théâtre, auquel échappe Pierre Hancisse : belle idée que d’avoir réuni le père et le fils et Hancisse junior, lui, dont le personnage est moins concerné (car "l’étranger"), est excellent de netteté et de précision.

Cela s’accélère à peine avec l’arrivée de la première fille, Anna Cervinka (Marie), qui, en bon petit soldat, adopte, elle aussi, un ton geignard, nous offrant une caricature du théâtre symboliste, déjà difficile à défendre aujourd’hui tant ses codes sont particuliers, entre brume et rêve. Anne Kessler redonne de la vigueur, en Marthe : elle annonce les gens du village : "J’entends déjà le murmure des prières. J’apporte la petite bague qu’on a trouvée sur elle. Ses cheveux ne voulaient pas m’obéir. Père, j’ai fait cueillir des violettes". Mais elle aussi, confrontée à sa sœur, succombe bientôt à ce même ton, à cette même lenteur.

On n’aura pas la mauvaise pensée de supposer que Boudjenah voulait étirer cette pièce, qui fait normalement une quarantaine de minutes, à l’heure requise sans quoi le spectateur du Studio-Théâtre se sentirait frustré. Il nous restera au moins en mémoire le décor magnifique et la beauté d’un texte où Maeterlinck fait d’un fait-divers villageois une très émouvante réflexion sur le malheur. 

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