Des immigrés clandestins attendent "Godot" à la Comédie de Caen

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 21/03/2014 à 13H47
Lyn Thibault, Michel Bohiri (Estragon) et Fargass Assandé (Vladimir)

Lyn Thibault, Michel Bohiri (Estragon) et Fargass Assandé (Vladimir)

© Tristan Jeanne-Valès

Que peut apporter une nouvelle mise en scène d'"En attendant Godot" de Beckett ? Allez donc voir à la Comédie de Caen. Les trois metteurs en scène, Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet ont fait de Vladimir et Estragon des immigrés clandestins. Cette idée qui aurait pu peser donne une limpidité et une évidence toute particulière à la pièce.

Cela tient aussi à ceux qui incarnent les deux exilés : Fargass Assandé (Estragon) et Michel Bohiri (Vladimir). Ces deux grands acteurs ivoiriens, inconnus chez nous, sont des stars dans toute l'Afrique de l'ouest ; l'un d'eux (Bohiri) a eu énormément de mal à obtenir un visa : la réalité rejoint la fiction de Beckett…

A eux deux ils incarnent la fraternité et la solidarité de Vladimir et Estragon avec un naturel, un humour et une humanité qui nous font chaud au cœur. "Pour eux l'attente n'est pas angoissante car elle est déjà active en soi, question de culture", constate Lorenzo Malaguerra.
Vladimir et Estragon

Vladimir et Estragon

© Tristan Jeanne-Valès
Ces hommes seuls au milieu d'un no man's land jamais explicité par Beckett (désert ? lieu de transit ?) attendent quelqu'un, Godot, qui doit les emmener quelque part où l'on suppose que rebondira leur vie. C'est toute l'énigme de cette pièce où rien n'est vraiment éclairci, sinon ce lien très fort qui unit les deux personnages.

Les didascalies de Beckett sont respectées, le fameux arbre est au centre de la scène, mais grâce aux lumières de Renaud Lagier et aux trouvailles de mise en scène (le chapeau qui s'éclaire comme dans un tableau des surréalistes, le nuage de fumée ou de sable qui s'échappe de la chaussure) on est vraiment dans une ambiance de nuit africaine, voire de conte appartenant au monde entier.

Jean Lambert-wild et Marcel Bozonnet incarnent Pozzo et Lucky, le couple maître-esclave, de façon plus traditionnelle au point qu'on a parfois l'impression d'assister à une pièce dans la pièce. Bozonnet est un Pozzo d'une puissance glaçante, une sorte de corbeau noire qui symbolise la dureté de l'humanité. Jean Lambert-wild, Lucky en pyjama rayé, évoque un rescapé des camps ; il est éblouissant d'inventivité dans son fameux soliloque. 
     Jean Lambert-wild et Marcel Bozonnet

     Jean Lambert-wild et Marcel Bozonnet

© Tristan Jeanne-Valès
"En attendant Godot" continue donc à nous parler de l'absurdité du monde et de la condition humaine, mais ici de manière particulièrement éclairante grâce à ce Vladimir et à cet Estragon, qui sont par leur condition de migrants de perpétuels exilés.
  Fargass Assandé (Vladimir) et Michel Bohiri (Estragon)

  Fargass Assandé (Vladimir) et Michel Bohiri (Estragon)

© Tristan Jeanne-Valès
Retrouvez le Carnet de bord de la création de cette pièce

En attendant Godot à la Comédie de Caen, théâtre d'Hérouville
Du 18 au 28 mars 2014 puis en tournée
1 square du Théâtre
14203 Hérouville Saint-Clair
Tél : 02 31 46 27 27

En mars 2015, au théâtre de l'Aquarium, à la cartoucherie de Vincennes